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LA LIBRE
BELGIQUE, 16 avril 1952.
dit à un visiteur belge Mgr Stépinac. Je viens d’effectuer un séjour de trois semaines dans la Fédération des Républiques Socialistes de Yougoslavie; près de quatre mille kilomètres parcourus en voiture m’ont permis de me rendre compte de manière assez complète de la situation actuelle et, tâche difficile, de sonder l’opinion publique dans ses réaction à l’égard du régime titiste. Au cours de ces pérégrinations j’eus l’occasion inespérée de rencontrer Mgr Stépinac, héros de la résistance du peuple croate catholique à la dictature et à l’oppression du communisme athée. Aussi étonnant que cela puisse paraître, la chose ne fut guère difficile. Quelques jours passés à Zagreb, capitale de la république de Croatie, m’avaient amené à rencontrer un jeune homme, adepte fervent du régime et parfaitement introduit auprès des autorités locales. Il s’était d’ailleurs efforcé de me montrer ce qu’il estimait présenter les plus marquantes réalisations du gouvernement et se faisait un plaisir de faciliter mon entretien avec Mgr Stepinac. Aussi un dimanche matin, nous nous dirigeons sur Krasic, petit bourg groupant quelque cent familles, admirablement situé au pied de montagnes enneigées, à moins de 50 kilomètres de Zagreb. En cours de route mon cicérone n’avait pas manqué de me rappeler l’extraordinaire magnanimité du maréchal Tito, qui à l’occasion de l’anniversaire de la proclamation de la république yougoslave, le 29 novembre 1951, avait rendu la liberté à un "traître, un criminel, responsable de la mort de milliers de Serbes, un receleur d’or" , etc...Il me répétait ainsi avec une conviction totale les accusations, dont certaines hautement fantaisistes, émises par les tribunaux du peuple en 1946, et qui devaient amener la condamnation de Mgr Stépinac à 16 ans d’emprisonnement. Mon interlocuteur dut cependant m’avouer que l’unique crime du Prélat avait été de s’opposer aux exigences du parti communiste et d avoir osé condamner publiquement son idéologie matérialiste. Toutes les voies d’accès à Krasic sont continuellement gardées par des éléments de la milice populaire, qui est la police du pays. Ce sont pour la plupart des jeunes gens fanatiques, instruits de manière très rudimentaire, mais entièrement dévoués à la cause communiste. A KRASIC Après un bref interrogatoire, nous parvenons à rentrer dans Krasic.Mais à l’intérieur du village la police secrète veille. Grâce à l’intervention de mon cicérone, j’obtiens cependant l’ autorisation expresse de voir Mgr Stepinac, mais non sans que la police ait pris soigneusement note de mon identité et des caractéristiques de la voiture. Sur la place devant l’ église
les hommes sont rassemblés: parmi eux se détache ci et là
l’uniforme bleu foncé de la milice, qui s’affaire au passage de
la voiture. C’est l’heure de la messe. L’église est comble. Dans
l’assistance debout je ne distingue cependant que des vieillards et des
jeunes gens de moins de 12 ans. Les femmes, jeunes et vieilles, coiffées
d’un foulard, ont revêtu le costume national, la jupe blanche aux
mille plis serrés, le tablier parsemé de fleurs, la veste
noire garnie de broderies en fils d’or. La foule fervente et dense, pareille
à une mosaïque de Fernand Léger, entonne en choeur des
chants religieux croates.
A l’issue de l’office religieux célébré
par l’archevêque, le curé du village m’invite à le
suivre au presbytère. Sans rien me dire, il m’introduit dans une
petite pièce; un divan, une table de travail, un guéridon
et trois chaises, tel est le mobilier de l’appartement occupé par
Mgr Stépinac. Celui-ci ne tarde pas à nous rejoindre; âgé
de 50 ans environ, d’allure austère, grand et mince de taille, les
traits de la face aristocratiquement découpés, émaciés,
portant les traces de souffrances endurées, l’eil vif profondément
fixé dans son orbite, cette extraordinaire personnalité impressionne
vivement le visiteur par le calme et la sérénité de
son visage, reflet sans doute de la paix intérieure et par la force
acérée du regard; traduisant l’étonnante vitalité
de ce lutteur infatiguable.
Parlant parfaitement le français, il me souhaite la bienvenue et me présente un verre de rakia, eau de vie nationale. Il me parle de la situation de l’Eglise en Belgique, des professeurs belges qu’il a connus, à Rome, au cours de ses études théologiques; aussi de l’université de Louvain, de sa remarquable bibliothèque et des farces estudiantines. "Vous avez eu un cardinal Mercier,
enchaîne-t-il d’une voix lente mais assurée. C’ était
un homme courageux et un grand prêtre, dont le souvenir me réconforte.
Ma liberté est illusoire. Je ne puis quitter cette maison que pour
dire la messe. Tout contact avec l’étranger m’est interdit et la
correspondance rendue fort difficile par une censure sévère.
MESSAGE A LA JEUNESSE BELGE Je n’ai qu’un message bien simple
que je vous serais reconnaissant de transmettre à la jeunesse belge:
quoiqu’il arrive, restez fermes et cultivez intensément la religion
chrétienne, jusqu’au dernier soupir, oui...jusqu’au dernier râle;
et pour moi et pour mon Eglise, je demande uniquement des prières,
mais beaucoup de prières...Je crains que le fléau de la guerre
ne puisse plus être écarté; une grande catastrophe,
imminente peut-être, ne nous épargnerait pas, car le communisme,
ennemi de la vérité et de la personne humaine, est expansionniste.
Mais, de toute façon les valeurs spirituelles triompheront
et avec elles, la foi catholique".
+++ Après m’avoir donné
la bénédiction, il m’accompagne jusqu’au seuil de la porte.
Une dernière poignée de main, et je prends congé de
Mgr Stepinac, archevêque de Zagreb, primat de Yougoslavie, qui, dans
sa chambre à l’ombre du clocher de Krasic, comme dans les sombres
geôles de Lepoglava, souffre un lent et cruel martyre pour la
J’étais le troisième
visiteur étranger depuis l’incarcération de l’archevêque,
en 1946.
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