LA LITTÉRATURE CROATE DES TEMPS MODERNES

 

 

Introduction

 

            La littérature européenne des Temps Modernes est précisément l'époque de la première confrontation de l'esthétique rationnelle et de l'esthétique irrationnelle, ces deux tendances que le Moyen âge avait créées et qui ont coexisté pendant cet âge s'ignorant mutuellement.

 

            Le devenir littéraire des Temps Modernes s'est déroulé en trois phases: 1. la confrontation avec l'héritage antique ou la Renaissance; 2. un retour partiel à l'esthétique irrationnelle du Moyen âge ou le Baroque; 3. la conjonction de l'héritage classique et des acquisitions médiévales et baroques dans une unité harmonieuse ou le classicisme.

 

            La première phase se subdivise elle-même en trois étapes. Dans la première, une confrontation a lieu entre l'héritage de l'antiquité classique, débarrassé des corrections théologiques, avec l'héritage littéraire médiéval. Dans ce conflit, la production littéraire médiévale essuie un échec grave: la condamnation de son esthétique, proclamée «obscure», et même celle de la langue populaire, proclamée «vulgaire», un éloge excessif des écrivains classiques grecs et romains. Une imitation aveugle des écrivains latins apparaît, la langue latine est considérée comme seule langue littéraire concevable. C'est, pour nous exprimer ainsi, le côté négatif de cette première phase de la Renaissance. Son côté positif est une toute première tentative d'une approche «scientifique» de l'héritage de l'antiquité classique, à savoir, l'établissement d'un nouveau rapport vis-à-vis de l'antiquité, sans préjugés théologiques; la réanimation de genres littéraires antiques prestigieux, mais oubliés; la découverte de la pensée antique; le renforcement de la conscience artistique individuelle. Cette première étape de la Renaissance pour s'intituler: étape de l'enthousiasme pour l'antiquité classique.

 

            Dans la deuxième étape, les esprits se calment, les pensées s'ordonnent. Sans renoncer à l'attitude nouvelle, quelque nostalgie de certaines formes médiévales de création, de pensée et de croyance apparaît chez l'homme de la Renaissance. On aborde certains écrivains médiévaux choisis, en fait, précurseurs de la Renaissance, avec un désir manifeste d'y découvrir également l'annonce de nouvelles conceptions, premiers vestiges de la Renaissance. Ce qui est important dans cette deuxième étape, c'est le retour à la langue populaire médiévale, avec la volonté de hisser cette langue du peuple également au niveau d'une langue artistique, d'une esthétique antique; un autre phénomène important de cette deuxième étape est le désir de synthèse entre la conception médiévale chrétienne du monde et les formes de pensée antiques. C'est la troisième étape qui réalisera partiellement toutes ces tendances.

 

            Au cours de cette troisième étape apparaissent les premières écoles littéraires et poétiques européennes avec leurs velléités d'annexion de l'héritage classique, avec leurs efforts de translittérer les modèles antiques dans les langues nationales. Les renaissances italienne, française, espagnole et croate naissent. Les premiers penseurs renaissants se manifestent également, qui confrontent la foi chrétienne et les questions théologiques avec  les vues nouvelles: l'humanisme européen naît en Italie, en France, en Espagne, en Croatie, mais aussi en Allemagne, en Angleterre et aux Pays-Bas.

 

            Mais vers la fin du XVIe siècle déjà, on sent chez certains poètes renaissants un souffle étranger: la vision antique de la mort comme un sommeil paisible se métamorphose en angoisse fébrile devant le spectacle de la décomposition de la chair.

 

            Vers la fin du XVIe siècle débute en Europe une réaction à la Renaissance. Une imitation prolongée de modèles antiques a tari toutes les inspirations. Les thèmes, les formes, les genres littéraires changent, pour ainsi dire, en profondeur. Une nostalgie des thèmes religieux apparaît et – paradoxalement – ces thèmes se présentent au moins partiellement sous leurs formes médiévales: on retrouve dans la littérature les vies de saints et martyrs, la mort violente, le mysticisme, la souffrance et la douleur; l'expérience vécue de la nature des poètes renaissants se transforme en paysages pastoraux imaginaires, l'équilibre entre la raison et le sentiment se défait. Les mots se troublent; le sentiment linéaire, presque architectural, se mue en univers d'antithèses, de conflits, d'inconstance, de mouvement.

 

            Ce sont là aussi, pour la plupart, des caractéristiques de la littérature médiévale, de sorte qu'on peut se poser la question de savoir si la littérature baroque n'est pas finalement un simple retour au Moyen âge. La réforme religieuse dans les pays germaniques, en Allemagne (Luther), en Angleterre (Henri VIII), aux Pays-Bas (Érasme), en Suisse (Calvin, Zwingli), s'opposant aux formes dépassées des conceptions religieuses médiévales, de manière paradoxale, retourne à ce Moyen âge même, pour y découvrir, par exemple, les moments élevés de la spiritualité catholique allemande (Maître Eckart) comme une sorte de nouvelle base idéologique. Dans les pays catholiques méditerranéens, l'Église se renouvelle également par l'action énergique du nouvel ordre jésuite, encore une fois, par le retour aux grands moments du christianisme médiéval du Sud de l'Europe. Et c'est ainsi que l'Europe s'est trouvée de nouveau réunifiée, malgré ses divisions confessionnelles, aux sources d'un Moyen âge commun, dans un art et une sensibilité baroque communs. Il va de soi que le baroque s'est affirmé le plus nettement dans les pays germaniques où l'influence de la civilisation romaine (romanisation) fut moindre, la Renaissance et l'humanisme n'y ayant été en quelque sorte qu'une sorte de mode imposée par le Sud.

 

            Mais le baroque n'est pas un simple retour au Moyen âge. On peut dire, dans le meilleur des cas, que le baroque est en quelque sorte un Moyen âge profondément bouleversé. Car si le contenu est çà et là le même, l'esprit est neuf, le centre de gravité s'est déplacé. Ce qui fut souvent au centre de l'attention au Moyen âge devient, dans le baroque, un simple prétexte pour que puisse s'épanouir quelque chose qui n'était au Moyen âge que fortuit. Qui pourrait dire à première vue qu'une église baroque comporte toutes les caractéristiques architecturales d'une église gothique? L'originalité de l'esprit baroque est dans l'importance que le baroque accorde au décor, à la métamorphose, à l'antithèse foudroyante et inattendue, à la violence du sentiment, à l'inconstance, au mouvement. Il est évident qu'une telle sensibilité esthétique se rapproche davantage de certains thèmes de la littérature médiévale que de ceux de la Renaissance ou de l'Antiquité. Le principal acquis de la Renaissance, l'art baroque ne l'a pas rejeté: la conscience artistique et le désir de l'écrivain européen de s'affirmer au niveau des littératures nationales, ainsi que de garder comme modèles d'écriture les écrivains de l'Antiquité classique, bien que ces modèles soient à présent davantage ceux de la décadence latine (Plaute, Sénèque…) plutôt que les grands classiques.

 

            Au milieu du XVIIe siècle, les écrivains français renoncent de manière presque programmatique à l'esthétique baroque et manifestent clairement leur désir de revenir aux modèles de l'Antiquité classique. Il y a apparition du classicisme européen dont la France sera le coryphée exclusif pendant un siècle et demi. Mais ce retour n'est pas non plus un simple retour à la Renaissance, ni même à l'Antiquité. L'âge baroque, l'âge de l'immodération et de l'exagération était sans doute nécessaire pour que les écrivains saisissent l'importance des modèles classiques de l'Antiquité, non pas pour les imiter aveuglément (comme ce fut si souvent le cas à l'époque de la Renaissance), mais afin d'y déceler ce qui est une valeur universelle. Les classiques français ont tout à coup découvert que les classiques gréco-romains sont en quelque sorte plus anciens que la littérature gréco-romaine elle-même, qu'ils sont en fait des modèles universels d'une esthétique éternelle, de l'esthétique rationnelle. Aussi, ont-ils également pu dire: «Aristote domine, mais la raison règne», ainsi que: «Mon imitation n'est pas de l'esclavage» (La Fontaine).

 

            Qu'un tel classicisme se soit développé en France en tant que réaction au baroque n'est pas tellement étonnant lorsqu'on sait que dans d'autres pays, à cette époque, les facteurs politiques et économiques s'opposent à l'épanouissement culturel. L'Italie s'était épuisée dans la Renaissance et les guerres de religion; l'Angleterre et l'Espagne se sont affaiblies dans leurs guerres pour l'hégémonie européenne, et l'Allemagne vit dans une sorte d'émiettement politique depuis le Moyen âge. La seconde moitié du XVIIe et une bonne partie du XVIIIe siècle sont l'époque de l'hégémonie politique et culturelle de la France en Europe. La langue française, la cuisine française, la mode française deviennent le nec plus ultra du bon genre européen. Grâce à cette hégémonie, la France imposera aussi son classicisme littéraire aux autres pays européens au XVIIIe siècle.

 

            Mais bientôt, ce classicisme français imposé devient stérile et usé. Il s'use même dans son pays d'origine, la France. Sous une écorce classique de plus en plus fragile, apparaissent des écrivains et des penseurs en Europe chez qui on peut observer des mouvances nouvelles. Dans ces mouvances nouvelles, ce sont surtout les pays du Nord qui se distinguent, principalement l'Allemagne et l'Angleterre. De même que l'œuvre des grands penseurs français du XVIIIe siècle prépare la révolution sociale et politique de 1789, de même, certains poètes et autres écrivains préparent la révolution spirituelle et littéraire du romantisme.

 

            Une nouvelle conception de l'homme apparaît: l'intérêt se déplace du raisonnable, de l'abstrait, de l'universel vers le sensible, le sentimental et le concret. L'Europe littéraire renonce de plus en plus à ce qui est éternel, durable, universel, et penche durablement vers ce qui est éphémère, passager, irrécupérable, et, à cet égard, elle renoue en partie et inconsciemment avec les valeurs baroques. Il faut y ajouter des thèmes nouveaux: la nuit (Novalis, Young), la campagne (Collins), et surtout la découverte d'un nouveau sentiment religieux, qui n'est pas tant un retour aux formes médiévales de la religiosité, comme ce fut le cas avec l'âge baroque, que la quête d'un mythe religieux personnel, d'une relation individuelle au divin. Trois thèmes nouveaux caractérisent cette conception romantique de l'homme concret: la nostalgie de ce qui est originel, primitif, exotique (Ossian), l'éveil des nationalismes européens, et une nouvelle conception des paysages la nature comme reflets des dispositions de l'âme.

 

La Renaissance et l'humanisme

 

            Le Moyen âge fut une époque de lutte pour l'unité des pays croates. Malgré les prétentions byzantines, puis vénitiennes, sur les îles et les cités côtières dalmates, ainsi que les prétentions hongroises sur la Slavonie, cette unité fut acquise cours du Moyen âge. L'activité littéraire le prouve, du reste, concentrée qu'elle était sur la côte où se situait pendant des siècles le centre de la vie politique croate – la cour royale croate. Le dialecte tchakavien, dont le foyer culturel fut le Littoral Croate, les îles du Kvarner (Quarnero) et l'Istrie, devint la base linguistique de la littérature croate médiévale jusqu'à Raguse et les Bouches de Kotor (Cattaro). La Slavonie, après de nombreuses batailles contre les Francs et, ensuite, contre les Hongrois, était en quelque sorte devenue littérairement muette, trop éloignée qu'elle était des centres culturels méridionaux.

 

            Les Temps Modernes se déroulent, pour la Croatie, sous le signe du morcellement politique. Entre 1420 et 1480, les Vénitiens s'emparèrent définitivement de la côte et de l'archipel, soit par la conquête, soit, le plus souvent, par des traités d'allégeance. En 1463, les Ottomans s'emparent de la majeure partie de la Bosnie et de l'Herzégovine. La cité de Raguse, grâce à son importance économique (commerciale) et à son génie diplomatique, réussit in extremis à préserver sa liberté. Le Nord croate devint dès lors progressivement porteur, seul porteur dans le cadre de la monarchie habsbourgeoise, de la croaticité politique dans son ensemble. À l'extrême fin du Moyen âge, un grand souverain, le premier et aussi le dernier roi roturier et élu, Matthias Corvin, réussit, même si pour un temps limité, à rétablir l'unité politique et culturelle des Croates. Politique, par la force de son redoutable glaive; culturelle, par sa cour humaniste, une des premières en Europe. C'est en même temps la première phase de la Renaissance en Croatie.

 

            Le roi Matthias fonde l'université de Bude à l'initiative de son tuteur, le chevalier Ivan de Sredna, humaniste croate et poète latin. Il lance également à Bude une académie des sciences et sa fameuse bibliothèque Corviniana dont le directeur est encore une fois un Croate, Srećko Petančić (Felix Petantius) de Raguse, chancelier de Senj. Un autre Croate encore, Franjo Kaštel (Franciscus de Castello), également de Senj, y travaille comme enlumineur. Le roi a également réuni à sa cour un équipe d'architectes et de sculpteurs croates de Dalmatie (Luka de Festa, Frano Radov, Juraj Librarij, Marin Bračanin, Mihovil Puhera, Ivan Grubanić) sous la houlette du célèbre sculpteur de Trogir, Ivan Duknović (Giovanni Dalmata) qui travaille à la rénovation du palais royal, aidé principalement par Jakov Štatilić, auteur de la cathédrale de Vác et d'une série de sculptures représentant Minerve, Hercule, Diane et Apollon sur la place Saint-Georges à Bude. L'ami et le conseiller le plus intime du roi et, ultérieurement, son ennemi juré, est le poète latin Ivan Česmički (Janus Pannonius) (1434-1472), élève de Guarini et également Croate d'origine.

 

Les centres politiques peuvent brusquement se déplacer à cause des circonstances; les foyers culturels se déplacent beaucoup plus lentement. Dès lors, il n'est pas étonnant que la première vague de la Renaissance et de l'humanisme italiens aient trouvé précisément en Dalmatie côtière une tradition suffisamment solide pour s'y implanter et s'y épanouir.

 

La seconde moitié du XVe siècle est l'âge d'une littérature latine renaissante et humaniste riche en Dalmatie. En tant qu'économiquement et politiquement indépendantte, Raguse y réunissait évidemment les meilleures conditions pour se distinguer. C'est pour cela d'ailleurs que la pléiade ragusaine a été le plus loin dans l'application d'une Renaissance sans compromis, proclamant, avec un Ilija Crijević (Aelius Lampridius Cervinus) (1463-1520) la langue croate (en termes humanistes, illyrienne) de stridulation ilyrienne (stribiligo illyrica). Mais certains de ses contemporains déjà, comme Jakov Bunić (Bona) et Damjan Benešić (Bennibassa), utilisent la langue de Virgile mais pour exalter des thèmes chrétiens. À cette même époque apparaît aussi à Šibenik Juraj Šižgorić qui traduit en latin les proverbes populaires croates et qui, dans son opuscule folklorique, typique de la curiosité renaissante, sur sa région natale, ne tarit pas d'éloges sur les productions littéraires en langue vulgaire. La glace est ainsi rompue, on arrive enfin à la conviction que même la langue populaire la plus rude peut servir de véhicule pour les réalisations artistiques les plus élevées.

 

Mais c'est le penseur et le poète spalatin, Marko Marulić (Marulus, Marule) (1450-1524) qui réalise la réconciliation entre l'esthétique renaissante et la langue nationale. Connu dans toute l'Europe cultivée comme philosophe moraliste chrétien par ses traités latins, dont le bestseller Le Trésor sacré des hommes illustres (Venise, 1506; traduction française: Douay, 1604). Après s'être essayé en poésie latine en écrivant son énorme épopée, La Davidiade, en treize chants, dans toutes les règles de l'art épique virgilien, il écrit une œuvre semblable en langue croate, son Histoire de la sainte veuve Judith composée en vers croates (1501). Cette œuvre est une synthèse de l'art classique de l'Antiquité et des thèmes bibliques, mais aussi une des premières manifestations des nationalismes européens naissants, plus exactement du patriotisme croate.

 

Mais avant Marulić déjà, les poètes ragusains de la seconde moitié du XVe siècle ont adopté non seulement la langue croate, mais se sont également intéressés à la poésie populaire orale comme modèle d'écriture. La principale caractéristique de ces premiers poètes croates renaissants est la thématique amoureuse (la «cour d'amour») importée du pétrarquisme italien secondaire du quattrocento. Les plus importants parmi toute une pléiade de versificateurs sont certainement Šišmundo Menčetić Vlahović (1457-1527) et Džore Držić (1461-1501). Il faut certainement y adjoindre Mavro Vetranović (1482-1576) qui, bien qu'il appartienne déjà à la génération suivante, représente excellemment cependant par la diversité de son œuvre la première phase de la Renaissance, encore quelque peu «gothique flamboyante», avec son mélange typique de mythologie gréco-romaine et chrétienne. À cette génération appartient également Mikša Pelegrinović (ca 1500-1562) originaire de Hvar et auteur de La Gitane, poème édité à Venise en 1599 par un ecroc littéraire sous le pseudonyme d'Andrija Čubranović dit l'Orfèvre, imité à maintes reprises par plusieurs écrivains du XVIe siècle et lu et cité encore par des poètes croates romantiques.

 

La génération transitoire est représentée le mieux par sans doute le meilleur poète lyrique de la poésie croate de la Renaissance, Hanibal Lucić (1485-1553), précurseur d'une poésie nouvelle qu'introduit la seconde moitié du XVIe siècle, synthèse de la mystique amoureuse pétrarquiste et de la méditation néo-platonicienne sur la beauté et l'amour. L'appui idéologique est fourni à cette nouvelle poésie en Croatie par le philosophe Nikola Vitov Gučetić (1549-1610) dans ses Dialogues platoniciens sur la beauté et l'amour, ainsi que le penseur et le poète Miho Monaldi (1540?-1592) dans son dialogue Irène ou de la beauté (Venise, 1599).

 

Cette poésie néo-pétrarquiste et néo-platonicienne fut inaugurée par Dinko Ranjina (1536-1607), avec ses Poésies diverses, publiées à Florence en 1563. Novateur autant au niveau des thèmes (retour à la poésie gréco-latine) qu'au niveau de la forme (exploration de nouveaux mètres et de nouvelles formes poétiques), il nous a laissé quelques poèmes d'une pureté exceptionnelle (Poésies pastorales),et sur lesquels le slavisant français André Vaillant avait tenté d'attirer l'attention des historiens littéraires croates, en vain, car victimes de leur complexe d'infériorité qui leur faisait chercher partout dans la poésie croate des épigones des poètes italiens. Ranjina est également auteur de 27 sonnets en langue italienne, conservés dans une anthologie de la poésie italienne de l'époque (Rime scelte di diversi eccellenti autori, Venise, 1563). Le poète français Philippe Desportes en y choisit trois pour les transposer dans sa langue maternelle.

 

Mais c'est surtout Dominko Zlatarić (1555-1609?), avec ses Poésies diverses, qui a élaboré ce nouveau style poétique jusqu'à la perfection. Du point de vue formel, il a fixé en quelque sorte la langue poétique utilisant de manière originale, en se référant à la langue poétique grecque ancienne comme modèle, des archaïsmes poétiques tchakaviens dans un but stylistique concerté: les formes phonétiques (ikaviennes) et lexicologiques (tchakaviennes) archaïques symbolisent dans sa poésie le courant de la mystique amoureuse qui a son origine linguistique dans la poésie religieuse liturgique et aussi amoureuse du Moyen âge, alors que les formes  phonétiques (iékaviennes) et lexicologiques (chtokavismes) contemporaines soulignent délibérément les motifs païens qui relèvent de l'Antiquité gréco-romaine.

 

Dans la production théâtrale, après les timides tentatives de Džore Držić avec son Esclave, inspirée de la légende populaire, mais traitée avec beaucoup plus de talent par Hanibal Lucić de Hvar, c'est Mavro Vetranović qui apparaît en tant que représentant typique et prolixe de la première génération »flamboyante« des écrivains de théâtre de la Renaissance, hésitant encore entre le drame religieux médiéval »rajeuni« et le drame mythologique, dont la pièce Orphée est certainement un des morceaux le plus brillant. Mais c'est Nikola Nalješković (1510-1587) qui opte définitivement pour la comédie bourgeoise en prose, ainsi que le drame pastoral, deux genres littéraires en vogue à la Renaissance. Mais c'est surtout le talentueux et aventureux  Marin Držić (1508-1567), poète pétrarquiste à ses débuts et élève de l'école de Sienne, qui portera ces deux genres à la perfection. Critique sarcastique du pouvoir aristocratique de Raguse, ce qui lui vaudra l'exil à la cour de Côme de Médicis d'où il tentera de renverser le régime dans sa patrie, s'il respecte les contraintes du genre dans le drame pastoral tel qu'il a été fixé par Guarini, sans en être toutefois esclave (Tyrrhène), il nous a laissé, par contre, dans ses comédies en prose (Oncle Maroïé, Tripče de Utolče),dont certaines inspirées par Plaute (L'Avare), une galerie vivante de portraits caricaturaux de ses contemporains, mais qui sont aussi des figures universelles. Presque un siècle avant Shakespeare et Molière, il représente certainement aujourd'hui, avec son œuvre théâtrale, une des figures les plus significatives de la littérature croate.

 

Au niveau du roman, la littérature croate de la Renaissance est singulièrement pauvre, si on excepte, bien sûr, le roman pastoral Les Montagnes (1569) de Petar Zoranić (1508-avant 1569), où à côté des thèmes pastoraux et de la poésie lyrique pétrarquiste, la poésie populaire orale joue également un rôle important. Le roman de Zoranić est également typique de la littérature croate de la Renaissance, car, après la Judith de Marulić, il met de nouveau en avant le thème patriotique, dans le cadre de la menace de l'invasion ottomane. On pourrait également classer dans le genre romanesque les Pêcheries et causeries de pêcheurs (1568) de Petar Hektorović de Hvar (1487-1572), bien qu'écrites en vers (au niveau de la forme, il s'agit d'une longue épître adressée à un ami), parce que sa conception est semblable à celle des Montagnes: l'écrivain apprend à connaître le monde qui l'entoure en voyageant, acquérant ainsi une grande richesse intérieure.

 

Il ne faut pas perdre de vue non plus une importante activité traductrice, également typique de la curiosité des écrivains de la Renaissance autant pour les grandes œuvres classiques que pour les grandes œuvres contemporaines italiennes. Ainsi, Zlatarić traduit en vers la tragédie Électre de Sophocle et la métamorphose d'Ovide Pyrame et Thisbé, Držić la tragédie Hécube d'Euripide, Miho Bunić dit Babulinov (1541-1617) les Phéniciennes d'Euripide, Frano Lukarević (1541-1598) le Berger fidèle de Guarini, et Zlatarić encore l'Aminta du Tasse.

 

 

 

 

L'Âge baroque

 

Mais vers la fin du XVIe siècle déjà, apparaissent des traits baroques dans les lettres croates également. Certains thèmes, caractéristiques de la littérature baroque, qui s'épanouiront dans l'œuvre d'un Gundulić, sont déjà présents dans les œuvres de Marin Držić. Ainsi, dans le drame pastoral Tyrrhène, trente ans avant la traduction par Zlatarić de l'Aminta du Tasse, nous rencontrons cette nature semi-symbolique typique, imaginée comme un rêve amoureux et paradisiaque de bourgeois lettrés, mais on la trouve déjà en 1536 dans le roman mentionné de Zoranić. Dans Tyrrhène, les morts ressuscitent brusquement, caractéristique baroque également, et la folie amoureuse de Radat comme moyen de déguisement est encore une fois un trait baroque. Držić sétait inspiré aux mêmes sources que Shakespeare pour écrire Pjerin, pièce basée sur un quiproquo baroque typique. Dans Tyrrhène, le rêve entre pour ainsi dire dans la vie; La vie est un songe de Lope de Vega reste la pièce la plus baroque du théâtre espagnol du «Siècle d'or». Držić est également séduit par le caméléon, «la bête qui broute l'air», animal fétiche du baroque. Il est également significatif pour la mentalité baroque qu'un Savko Gučetić Bendevišević (1531-1602), dans sa Dalida, croatisation d'Arianne de Luigi Groto, ne soit pas satisfait du dénouement simple de Groto et le combine avec celui d'Orbecche de Gianbattista Giraldi, dont le modèle est Sénèque et où les protagonistes meurent d'une mort cruelle. Des scènes de martyre, sadiques même, seront une des sources principales d'inspiration de la littérature baroque du XVIIe siècle.

Nul âge de la littérature européenne ne fut aussi propice que le baroque pour la constitution de l'idéologie panslavisante. Une époque où se perdent les limites entre le rêve et la réalité et en même temps décline la puissance ottomane, a créé un terreau adéquat pour les rêves les plus extravagants.

La conscience patriotique des écrivains du XVIe siècle, qui ont de leurs propres yeux contemplé l'effort surhumain des Croates (et non de quelconques Slaves imaginaires!), leurs compatriotes, frères dans la douleur, se métamorphose soudain en rêve sur la toute-puissance slave, sur son caractère messianique et sa mission de sauver toute l'Europe du mal. Héritier des idées de l'humaniste Vinko Priboević de Hvar et de son traité  latin  Sur l'origine et la geste des Slaves (1529), ainsi que de Mavro Orbini (+1611) et de son  Le représentant croate le plus typique de cette idéologie est le jésuite et musicien et polygraphe Juraj Križanić (1618-1683), grand visionnaire qui rêve et œuvre pour l'union des Églises (catholique et orthodoxe) d'abord, appuyé par Rome (Congrégation pour la propagation de la foi) qui l'envoie en mission en Russie; pour l'union de tous les Slaves sous la houlette de la Russie ensuite, ce que Rome ne seconde plus du tout, pas plus d'ailleurs que les autorités russes qui se méfient de ses idées panslavistes et l'exilent en Sibérie où il rédige sa Politique, une sorte de manuel de gouvernement à l'intention de la famille impériale russe, dans une langue slave composite de son invention et qu'il voudrait universelle. Fidèle à ses rêves jusqu'au bout, il trouvera la mort sous les remparts de Vienne dans les rangs de l'armée polonaise de Jean Sobiéski venu secourir la capitale de l'Empire assiégée par les Ottomans.

L'âge baroque croate connut aussi des réalisations plus pratiques. Le jésuite Bartul Kašić (1575-1650), traducteur de la Bible et auteur de la première grammaire de la langue croate, Institutionum linguae illyricae libri duo (1604), ainsi que Jakov Mikalja (1600-1654), auteur d'un des meilleurs dictionnaires de la langue croate Trésor de la langue slovine (1649-51), jettent des bases solides pour la solution du problème d'une langue standard croate, en optant définitivement pour le dialecte chtokavien plus commun et plus étendu.

Le baroque croate peut être considéré comme l'époque la plus complexe de la littérature croate.

Certes, la Dalmatie vénitienne, économiquement et militairement épuisée, s'essouffle prorgressivement sur le plan des lettres, mais une poésie amoureuse et religieuse musulmane apparaît en Bosnie en langue croate et en écriture arabe (littérature dite alhamiado), et dont le représentant le plus important est certainement Mehmed Khévaï dit Ouskoufi (1600?-1651?), auteur également du premier dictionnaire turco-croate Potur-Šahidija (1631).

Les écrivains catholiques de Bosnie, principalement des franciscains, ont, eux aussi, laissé plusieurs recueils d'homélies publiés à Venise. Le prédicateur le plus doué fut certainement Matej Divković (1563-1631).

Enfin, le Nord croate, lui aussi, s'éveille au niveau de l'écriture en cette fin du XVIe siècle, avec le déplacement du centre de gravité politique vers la Croatie du Nord (Zagreb), suite à la pression militaire ottomane sur la Croatie méridionale et côtière.

Cette écriture septentrionale est essentiellement d'inspiration religieuse et propagandiste, née dans les milieux protestants slovènes en Allemagne, mais en étroite collaboration avec des écrivains de la Croatie du Nord. À l'initiative du baron styrien Hans Ungnad (1493-1564), des propagandistes protestants slovènes et croates s'activent autour de son imprimerie d'Urach, publiant des écrits pieux ou propagandistes et des traductions du Nouveau testament en trois alphabets: glagolitique, cyrillique occidental et latin. Dès cette époque se dessine une tendance qui sera déterminante au cours des deux siècles suivants dans l'élaboration d'une langue écrite croate standard: l'intégration des parlers locaux et de la tradition écrite glagolitique tchakavienne. Les chevilles ouvrières de cette activité écrite sont Petar Pavao Vergerije jr (1498-1565), ainsi que Stjepan Konzul d'Istrie (1521-1568) et Antun Dalmatin (+1579). Cette fébrile activité littéraire s'essoufflera peu après la mort du mécène, le baron Ungnad. Non sans que l'imprimerie d'Urach ne soit récupérée par la Contre-Réforme catholique et transférée à Rijeka (Fiume) d'abord, puis à Rome. Le protestantisme est interdit en Croatie en 1604, et toutes les publications protestantes sont livrées, soit collectivement, soit individuellement à l'autodafé.

Mais cette tentative protestante avortée aura au moins eu le mérite d'éveiller le Nord croate kajkavien à la littérature. Ainsi  Juraj Habdelić (1609-1678), dans ses écrits d'inspiration religieuse et didactique sans doute, nous laisse néanmoins des pages saisissantes sur la décadence de l'Église et les injustices sociales de l'époque. Le prieur paulinien Ivan Belostenec (1594?-1675), un des premiers champion de l'unité de la langue croate écrite (littéraire) et auteur d'un dictionnaire bilingue (latin-croate et croate-latin), qui ne sera publié qu'au siècle suivant, publie en 1672 ses Dix sermons sur l'eucharistie dont l'éloquence rappelle celle du grand prédicateur baroque français, Bossuet, et qui représentent un monument non négligeable du baroque littéraire croate.

 Néanmoins, c'est encore Raguse qui détient la palme. Outre les Déduits, poésies lascives et sensuelles, mettant en pratique un épicurisme pastoral mondain, de  Dživo Bunić-Vučić (1591-1658), un des poètes les plus brillants du siècle, inspiration qui se mue, à la fin de sa vie en repentir et en contrition dans un vaste poème, Madeleine la repentante, figure adulée du baroque européen, c'est surtout Dživo Gundulić (1589-1638) qui apparaît comme la figure fétiche des lettres croates, comme le Dante, le Shakespeare ou le Goethe de la littérature croate, principalement depuis l'époque romantique, lorsque les écrivains et les historiens de la littérature lui ont voué un véritable culte.

S'étant d'abord essayé dans l'adaptation en croate de plusieurs mélodrames mythologiques baroques italiens, sortes d'opéra-ballets représentés avec beaucoup de succès à Raguse, Arianne, qu'il publiera à Venise en 1633), Proserpine ravie, Diane, etc., il avait, lui aussi, fait sa contrition typiquement baroque pour les «erreurs de jeunesse», en publiant, coup sur coup, une adaptation des fameux Psaumes de repentir du roi David (1621), ainsi qu'un poème tout aussi typique de l'art baroque: Les Larmes du fils prodigue (1622). Il reviendra, cependant, au théâtre: en 1628, on représente Dubravka, dont le nom, étymologiquement relié à Dubrovnik (=Raguse, en croate), n'est pas choisi évidemment au hasard, dubrava signifiant aussi, en tant que nom commun, bois; drame pastoral qui est un panégyrique patriotique, dont le chœur final, véritable hymne à la liberté, jouira d'un succès inaltérable jusqu'à nos jours:

 

Ô aimable, ô splendide, ô liberté chérie!

Don où le Tout-puissant a mis tous les trésors,

De notre gloire seule et véritable source,

Et plus riche ornement de notre fameux Bois,

Tout l'or du monde, tout l'argent et tout le sang

Ne sauraient s'échanger contre ta beauté pure!

 

  Ayant d'abord songé à transposer en croate la Jérusalem délivrée du Tasse, qui était en vogue alors dans toute l'Europe, la victoire du prince Wladislaw de Pologne en 1621 sur les armées turques d'Osman II, assassiné l'année suivante par les janissaires, lui donna bientôt l'idée d'écrire une épopée originale à la gloire du catholicisme et de la slavité victorieuse des Ottomans. Il y a travaillé jusqu'à la fin de sa vie, sans avoir toutefois pu la terminer en laissant non écrits deux chants centraux. D'autres hypothèses prétendent que les deux chants manquants eussent été simplement perdus. L'épopée ne sera publiée qu'en 1826 à Raguse par Ambrozije Marković, les deux chants manquants ayant été rédigés par Pierko Sorkočević (1749-1829), mais c'est le barde romantique Ivan Mažuranić qui a certainement fourni la version la plus poétique et la plus proche du style de l'auteur des deux chants manquants pour l'édition de la Matica Ilirska à Zagreb en 1844. La poétique de Gundulić, fortement influencée par l'œuvre du Tasse, est typiquement baroque, utilisant profusion de procédés baroques (métaphores et concetti), mais sans déraper toutefois dans les exagérations de certains baroqueux italiens.

On décèlera également d'autres traits baroques chez les poètes du cercle de Raguse, comme le burlesque dans le poème Radonja de  Vladislav Minčetić (+1666) et le style idyllique dans le poème Mačuš et Čavalica de  Vlaho Skvadrović (1643-1691).

Il faut situer tout à fait à part la tentative baroque de  Franjo Krsto Frankopan (1643-1671) et de son Jardinet pour tuer le temps, où les sentences moralisatrices et pieuses voisinent avec les épigrammes les plus lascifs. Il a également laissé un important texte en prose et fut le premier traducteur croate de Molière (Georges Dandin).

 

Au XVIIIe siècle, la poésie baroque se perpétue, évoluant vers le style rocaille à la manière d'un Parny, avec l'œuvre poétique (Poésies diverses) d' Ignjat Đurđević (1675-1737), auteur également d'un recueil de poésies amoureuses latines (Poetici lusus varii), et qui suivra l'itinéraire baroque classique: amoureux transis dans sa jeunesse, se repentant à l'âge mûr de ses péchés de jeunesse dans Soupirs de Madeleine la repentante et également dans une transcription poétique croate du psautier de David (Psautier slovin), à vingt-sept, il s'exilera à Rome où il entrera dans l'ordre des jésuites. Il exerce une influence certaine sur un des premiers poètes baroques du Nord croate (Paix de Carlovitz, 1699), Antun Kanižlić (1699-1777), né l'année même de la libération de la Slavonie des Ottomans et auteur d'un poème pieux, Sainte Rosalie (Vienne, 1780) qui imite manifestement le style et la poétique de la Madeleine de Đurđević. Jésuite comme son modèle, il publia également un texte théologique sur le schisme d'Orient, La vraie pierre du grand achoppement (Osijek, 1780), qui annonce déjà les grandes tensions entre catholiques (croates) et orthodoxes (serbes) au XIXe siècle et qui finiront par entraîner au XXe les deux conflits sanglants que l'on sait.

 

Plus importants apparaissent certains traits du classicisme français tardif du «Siècle des Lumières», comme dans le Satyre ou homme sauvage (Dresde, 1762, Osijek, 17792) de l'officier de carrière  Matija Antun Relković (1732-1798), écrit en décasyllabes épiques de la chanson populaire, et dans lequel un satyre, qu'un bûcheron rencontre par hasard dans la forêt, fustige le délabrement de la vie morale et matérielle de sa Slavonie natale après le départ des Ottomans et donne des conseils comment y remédier. L'ouvrage eut un succès populaire inouï encore au XIXe siècle.

La littérature croate de langue latine possède ainsi aussi sa propre «chronique scandaleuse» avec les Annuae (Annales) du chanoine  Adam Baltazar Krčelić (1715-1778), ouvrage resté inédit et fortement censuré par les autorités ecclésiastiques et impériales. Le chanoine nous y laissa une étonnante galerie de portraits et de «scènes du genre» qui inspireront au XIXe siècle le roman historique romantique (Diogène d'August Šenoa, par exemple).

Comme ailleurs en Europe, la vieille République aristocratique (Raguse) n'est pas épargnée non plus par les «françaiseries», comme les avait nommées Đurđević. Après une courte renaissance de la commedia dell'arte originale à la fin du XVIIe et au début du XVIIIe siècle, c'est Molière qui régnera désormais sur les planches des théâtres ragusains: presque toutes les comédies importantes de Molière sont traduites (et jouées!). Il est aujourd'hui presque impossible de déceler avec précision le traducteur de chaque pièce. On connaît cependant quelques noms de traducteurs: Ivan Franatica Sorkočević (1706-1771), qui traduit Psyché en vers, Marin Tudišević (1707-1778), Dživo Bunić (+1712), Jozo Betondić (+1764). Petar Bošković (1706-1727), frère du célèbre astrophysicien Roger-Joseph, traduit même en croate Le Cid de Corneille.

 

Mais il existe au XVIIIe siècle une autre série d'écrivains qui annoncent déjà le romantisme et qu'on pourrait appeler des «préromantiques».

Tout d'abord les coryphées de la nouvelle Grande Croatie libérée,  Pavao Ritter Vitezović (1652-1713), avec son traité latin De aris et focis Illyriorum (Des autels et des foyers des Illyres) et Ignjat Đurđević, déjà mentionné, avec ses Antiquitates illyricae (Antiquités illyriennes). Deux ouvrages, deux auteurs, l'un de Raguse, l'autre de Zagreb, même conception, réalisation analogue – le rapprochement est significatif, car il évoque déjà le Mouvement Illyrien qui s'opère également dans l'oscillation entre ces deux éminentes cités croates, l'une – centre de la culture croate, l'autre – nouveau centre politique et futur centre culturel croate.

Le thème typiquement préromantique de la nostalgie de l'originel et de l'exotique est représenté à la fois par les poètes latinistes ragusains  Rajmund Kunić (1719-1794) et  Brno Džamanjić (1735-1820), traducteurs, respectivement, de l'Illiade et de l'Odyssée d'Homère et surtout par ce véritable barde, l'Ossian croate, le franciscain  Andrija Kačić Miošić (1704-1760). On avait dit qu'il avait écrit une chronique médiévale dépassée et anachronique. Mais la conception médiévale de l'histoire n'est-elle pas un genre médiéval épique, évoquant les temps anciens lorsqu'on vivait autrement, héroïquement? Mais on a dit aussi que les Déduits amènes du peuple slovin (Venise, 1756) sont avant tout un recueil de poèmes et le lecteur populaire l'avait reconnu effectivement comme tel. L'œuvre poétique de Kačić est en fait la grande épopée croate, à l'instar de l'Iliade, de l'Odyssée, du Mahabharata et du Kalévala finnois, qui reflète le séculaire combat du Sud-Est européen contre les Ottomans (Lj. Maraković). Kačić ravive, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, un monde héroïque en voie de disparition, de sorte que son œuvre n'est pas moins actuelle de celle du pseudo-Ossian McPherson. Et nous ne serons donc pas étonnés de voir voisiner les poèmes de Kačić à côté des ballades d'Ossian ou des romances espagnoles dans la fameuse anthologie Stimmen der Völker in Liedern du romantique allemand Herder.

Alors que notre Chénier croate,  Matija Petar Katančić (1750-1825), traducteur de la Bible aussi, découvre l'appel de la campagne et de la nature dans son recueil bilingue (croate et latin) Fructus auctumnales (Fruits d'automne), de nouveaux nationalistes croates se manifestent dans les lettres, payant de leur vie leur conviction nationale: le franciscain Filip Grabovac (1698-1749) meurt à cause de ses poèmes patriotiques dans les geôles sinistres de Sotto i Piombi à Venise; Mateša Antun Kuhačević (1697-1772), premier autobiographe croate, abîme sa vie, à l'instar de son beaucoup plus illustre émule italien, Silvio Pellico, dans la sinistre prison de Spielberg. Tous ces écrivains ont ranimé la conscience de l'unité politique et culturelle croate, démembrée au début même des Temps Modernes, préparant ainsi le Mouvement de la Renaissance Illyrienne du XIXe siècle.

La littérature septentrionale en dialecte kaïkavien produira, en cette fin du XVIIIe siècle, à côté de nombreux zélateurs, un véritable génie théâtral,  Tito Brezovački (1757-1805), qui nous a laissé, entre autres, deux œuvres magistrales, Matthieu, étudiant et magicien (1804) et Diogène, serviteur de deux frères perdus (1805), qui sont jouées sur les scènes croates encore aujourd'hui. Auteur kaïkavien, Brezovački, tout comme ses confrères, reste fidèle lecteur des œuvres rédigées dans d'autres dialectes croates, spécialement le chtokavien, appelé à devenir sous peu la base de la langue croate standard («littéraire» ou écrite), et compose même deux poèmes dans ce dialecte.

En cette seconde moitié du XVIIIe siècle, les contacts entre les membra disjecta olim inclytis regni Croatiae (les membres disloqués du jadis glorieux royaume de Croatie) s'intensifient, sinon au niveau du peuple, du moins au niveau des élites intellectuelles et littéraires, rapprochement inspiré certainement par le cosmopolitisme intellectuel européen du XVIIIe siècle. Ce rapprochement progressif s'effectue aussi sur le plan de la recherche d'une unification linguistique, la Croatie linguistique présentant cette particularité, comme conséquence paradoxale parce que bénéfique de sa dislocation politique, d'avoir trois dialectes avec une riche tradition littéraire chacun. L'unification linguistique, la constitution d'une langue standard, ne pourra dès lors s'effectuer que par l'intégration de l'héritage littéraire des trois domaines dialectaux: le chtokavien, le tchakavien et le kaïkavien. Ce sera également l'œuvre du Mouvement de la Renaissance Illyrienne au début du XIXe siècle.