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LA LITTÉRATURE CROATE DU MOYEN ÂGE

(ca 650-1450)

© Antoine Pinteroviæ

Toute civilisation médiévale de l'Occident est née de la collaboration de trois facteurs: Rome, les Barbares et l'Église. Et le Moyen âge commence, selon l'heureuse expression de Léopold Génicot, au moment om ces trois facteurs sont mis en contact étroit. Les divers «barbares», venus des steppes de l'Asie, créent en Europe de nouvelles formations politiques et accueillent progressivement, par l'intermédiaire de l'Église, l'héritage de Rome.

Pour les Croates, les barbares, ce sont ces tribus de Chrobatoi, tribus d'origine iranienne sans doute (Hu-ur-vatha = ami?), slavisées dans la région de la haute Vistule, et qui, de leur propre mouvement ou à l'invitation d'Héraclius, entre 630 et 650, franchissent à leur tour le Danube et s'insèrent comme un coin en l'Occident et l'Orient. Rome est représentée dans cette Croatie en formation du VIIe siècle par les cités illyro-romaines de la côte adriatique, épargnées par les raids avars et slaves du VIe siècle. L'Église, elle, végète à l'intérieur des enceintes fortifiées de ces cités, mais elle sera bientôt ranimée par la concurrence missionnaire du vigoureux patriarcat carolingien d'Aquilée et celle des apôtres macédoniens de Byzance.

Marche avancée et bastion inexpugnable de l'Occident, la Croatie sera moins un pays intermédiaire entre deux mondes qu'un exportateur de valeurs occidentales vers l'Orient.

CHAPITRE I: LES SOURCES

Les «Barbares»

Tout comme d'autres «barbares», les Croates ne sont pas descendus sur les bords de l'Adriatique les mains littérairement vides. Il devait exister une assez riche littérature orale, à en juger par les allusions brumeuses qu'on rencontre dans la poésie et le conte populaire. Mais il ne s'est trouvé personne pour consigner par écrit cette première production littéraire, comme cela a été fait, par exemple, pour les «très anciennes chansons barbares des rois de jadis», vieilles gestes franques, transcrites sur l'ordre de Charlemagne, mais également perdues. Qu'une sorte de Beowulf croate ait pu exister nous est attesté par le chroniqueur arabe du IXe siècle, El-Maccari, qui, parlant de la garde croate du caliphe, mentionne «la multitude de leurs chansons, chroniques et gestes». Une autre preuve nous est fournie par les vestiges, dans la littérature populaire orale, d'une imagerie mythologique qui en garantit l'ancienneté. Des érudits se sont penchés sur ce problème et ont réussi à dégager d'innombrables motifs qui attestent l'existence de cette littérature pré-chrétienne jadis florissante et dont nous ne possédons aujourd'hui que des traces.

Rome

Les Croates peuplèrent l'ancienne province romaine de Dalmatie, une des régions les plus romanisées d'Europe. Progressivement, ils entrèrent en contact avec les restes de l'Empire sur le sol dalmate. Les missionnaires de Raguse (Dubrovnik), de Split, de Zadar, de Trogir, d'Osor (Cres) évangélisent et puis, christianisent. Mais ces apôtres du Christ apportent en même temps aux nouveaux venus l'héritage classique: la langue et les genres littéraires. Dès, 925, le synode de Split introduit dans les écoles abbatiales la répartition classique des études en trivium et quadrivium, plan méthodologique des écoles médiévales de l'Occident.

La langue latine, langue de l'Empire, est restée aussi la langue de l'Église romaine, la langue de la tradition, de la civilisation, la langue de la seule littérature conçue comme art. Le christianisme a sans doute donné à la littérature médio-latine un élan nouveau, l'a dirigée sur des voies nouvelles; les nouveaux peuples européens, germaniques ou slaves, l'ont sans doute marquée d'un tempérament nouveau, mais c'est cette littérature latine qui reste cependant seule littérature au sen strict, le seul art reconnu du verbe. Dès l'époque carolingienne, l'art littéraire se confond avec la notion d'héritage classique que l'Église a su sauvegarder dans la tourmente des migrations et des invasions. L'idéal littéraire de l'époque consiste essentiellement à se rapprocher toujours davantage de la langue et de la forme classiques, à imiter les grands classiques, mais en même temps – et c'est ici que le Moyen âge se distingue de la Renaissance – à corriger la pensée, la mentalité païennes suivant les enseignements de la révélation évangélique.

La création en langues nationales, par contre, qu'on appelle à l'époque vulgaires (ce qui alors signifie simplement populaires sans la nuance péjorative actuelle, pour les distinguer du langage savant latin), n'avait pour but que l'instruction, l'édification ou encore le divertissement des fidèles. Rares sont les écrivains du haut Moyen âge qui considèrent leurs productions en langue vulgaire comme art.

Alors que la littérature médio-latine se préoccupe des problèmes de forme, d'équilibre, de versification, d'élévation de la pensée, de l'universellement humain, la création en langue vulgaire se développe beaucoup plus spontanément, ce qui ne veut pas dire tout à fait indépendamment de sa consœur latine, et exprime donc souvent plus fidèlement la vie et l'esprit de cet âge, mais aussi toutes ses contradictions: les prières les plus ferventes et les plus pieuses alternent avec les vers les plus lascifs; orgueil et humilité, fierté et modestie, douce poésie de la nature et satire acerbe et anticléricale. C'est la littérature en langue vulgaire enfin qui crée des genres nouveaux, comme le roman médiéval.

Ce dualisme littéraire, présent partout en Europe, crée aussi deux esthétiques littéraires, l'une rationnelle (latine), l'autre irrationnelle (vulgaire). Au Moyen âge, elles coexistent encore pacifiquement, mais la littérature européenne oscillera entre elles pendant des siècles.

Le latin a aussi son importance dans la littérature médiévale croate. C'est la langue de la chancellerie royale, c'est également la langue des monastères. Toutes les épigraphes des donations, toutes les épitaphes conservées sont latines. Si l'Épitaphe de Petrus Zerni, composée à la fin du XIe siècle par un certain Dabro, trahit encore une plume peu sûre, celle, par contre, du prince Mladin III de Bribir du XIVe siècle, par la maîtrise de la langue et l'achèvement de la forme, montre l'évolution considérable de la langue poétique latine en Croatie.

À partir du XIIe siècle, un autre genre littéraire médio-latin, fort en vogue en Occident, s'implante en Croatie: les vitae. Citons Les œuvres et la translation de Saint Anastase (IXes.), Le martyre des bienheureux Domnion et Anastase (1080), La vie de Saint Jean de Trogir, composée en 1203 par l'archidiacre Treguanus. Des vestiges d'autres vitae perdues ont été relevées dans les anciens bréviaires croates.

Le XIIIe siècle voit l'apparition de l' historiographie latine. À la tête des historiens croates médio-latins il faut placer sans contestation l'Archidiacre Thomas de Split (1200-1268), auteur des Historiae Salonitanae, sorte de chronique des événements qui se sont déroulés dans sa ville natale des origines à son époque. Thomas reste le plus intéressant lorsqu'il raconte, dans un latin classique et sobre, les événements dont il fut témoin oculaire, et notamment l'invasion de la Croatie maritime par les hordes de Genghis-khan.

Sans atteindre la pureté du récit de Thomas, ni la maîtrise de son latin, d'autres historiens méritent au moins la mention. Michael Madius de Barbazanis, dans son De gestis Romanorum imperatorum et summorum ponitificum, retrace la lutte des princes de Bribir contre la dynastie des Anjou. A Cutheis, chroniqueur également de Split, témoin des événements de la première moitié du XIVe siècle, n'est intéressant que comme témoin historique, de même que Paulus de Paulo, auteur d'un Mémoriale pour les années 1371-1408, ou l'Archidiacre Ivan de Gorica qui composa li Liber acclavatus. Seul l'auteur anonyme des Obsidionis Jadrensis libri duo (1345-1346), récit du siège de Zadar, émerge par son souci de la composition, un récit vif et un talent de conteur indéniable.

C'est peu si on compare l'historiographie médiévale croate avec la française, allemande ou italienne, mais nombre d'écrits sombrèrent sans doute aussi dans le cataclysme mongol du XIIIe siècle et ultérieurement dans la séculaire tourmente ottomane.

Le Moyen âge croate est avant tout l'âge glagolitique. Ce n'est que vers la fin du XVe siècle que la Croatie fera la pleinement découverte enthousiaste de l'héritage classique. Mais il faut y insister, c'est cependant la littérature médio-latine qui a donné aux Croates ses genres littéraires, son répertoire de thèmes et de sujets, et également sa prosodie et sa métrique.

L'Église

Au moment où s'ouvre le Moyen âge croate, il s'en faut de beaucoup que les larges couches de la population soient déjà profondément christianisées. Axée sur les cités illyro-romaines de la Dalmatie de population romane – population hostile à l'origine à l'envahisseur croate et considérant le christianisme comme son apanage culturel – l'Église ne s'est pas imposée d'emblée dans toutes les campagnes.

Mais à la fin du VIIIe siècle déjà, grâce à l'action conjuguée du patriarcat d'Aquilée et des évêchés dalmates assagis par les mariages mixtes, la christianisation s'approfondit. L'Église gagne jusqu'aux extrémités du monde croate. C'est dire que l'Occident gagne le monde croate, car les Croates se sont établis à l'Ouest de la Drina, ce fleuve que Dioclétien, puis Théodose auront choisi comme frontière entre la Romania occidentale et orientale, ce même fleuve qui a borné à l'Est l'Italie d'Odoacre, puis de Théodoric; c'est aussi la limite que l'autorité carolingienne n'a pas dépassée; c'est enfin le fleuve qui en 863 (schisme de Photius), puis en 1054 (schisme de Michel Cérulaire), marque les limites de l'avance de l'Église de Rome.

Au cours du IXe siècle, l'influence de l'Occident se renforce encore. Entre 845 et 864, les disciples de Saint Benoît, venant de Mont Cassin et de Fulda, s'installent en Croatie. Mont Cassin et Fulda – l'Italie et l'Allemagne, deux pays qui pèseront lourdement sur le destin de la Croatie depuis ces temps lointains jusqu'à nos jours! Ces véritables christianisateurs de l'Europe, dans la phase la plus vigoureuse de leur développement, sont à la fois les premiers architectes croates et les premiers écrivains, dans l'acception large de ce terme.

Un autre élément apparaît à cette époque sur l'échiquier culturel de la Croatie, le glagolitisme, dont on discute encore l'origine, mais deviendra, entre les mains de ces moines de l'Occident, un moyen puissant dans la création d'une civilisation croate originale.

L'Héritage slavon

Datant de la fin du Xe et du début du XIe siècle, nous possédons une série de textes sacrés – en grande partie traductions de textes bibliques et d'écrits liturgiques, en moindre quantité, textes euchologiques et hagiographiques – rédigés dans une langue d'une expressivité perfectionnée, en deux alphabets distincts: le cyrillique et surtout le glagolitique. Comme il s'agit des tout premiers écrits dans une langue slave, une double question s'est posée: d'où vient la langue, d'où les alphabets?

Suivant la thèse (devenue classique et qui orne bien des encyclopédies) du célèbre slavisant croate Vatroslav Jagiæ, thèse basée essentiellement sur quatre sources: 1) La Vie de Saint Cyrille; 2) La Chronique du Prêtre de Dioclée; 3) Le traité du moine Hrabar et 4) La lettre du pape jean VII (880), c'est Constantin-Cyrille, missionnaire grec de Salonique, qui aurait composé l'alphabet glagolitique, puis traduit en quelques jours les principaux textes liturgiques dans le parler macédonien des environs de Salonique. À l'aide de ces textes, que la linguistique slave appelle slavons, vieux-slavons ou vieux-slavons d'Église, plus rarement, vieux bulgares ou vieux macédoniens, il aurait évangélisé, avec son frère Méthode, homme d'État byzantin, la Grande Moravie du prince Rostislav entre 863 et 885. En 885, à la mort de son évêque Méthode, la métropolie pannonienne est supprimée sous la pression des évêques francs. Les disciples de Cyrille et de Méthode cherchent alors refuge au Sud. Ils propagent la liturgie slavonne en Croatie au détriment de la latine, ainsi qu'en Serbie, en Bulgarie et en Ukraine au détriment de la liturgie grecque.

Thèse très séduisante parce que simple; trop simple peut-être. Les chercheurs slavisants la contestent aujourd'hui. On sait en effet aujourd'hui que l'alphabet glagolitique était en usage cent cinquante ans avant la naissance de Cyrille. Des études paléographiques approfondies ont en tout cas montré que l'origine exacte de l'alphabet glagolitique reste un mystère. L'hypothèse la plus plausible nous paraît être celle du slavisant allemand Michael Hocij qui voit cherche à montrer que l'alphabet glagolitique s'est développé à partir des caractères cursifs mérovingiens de Lombardie du VIIe au VIIIe siècle sur le territoire de l'Istrie et du Littoral Croate. Ce serait donc un alphabet d'origine latine, occidentale, alors que l'alphabet cyrillique n'est en fait qu'une transposition de l'oncial grec, adapté au IXe siècle par Constantin-Cyrille aux palatales et aux nasales slaves. D'où, d'ailleurs, son appellation d'écriture cyrillique. Mais il est tout aussi possible que les Croates utilisaient déjà une écriture lors de leur arrivée aux bords de l'Adriatique.

Il existe une autre preuve, psychologique celle-là, que l'écriture glagolitique est d'origine occidentale, croate. Alors que la graphie cyrillique, plus facile, plus simple, a rapidement remplacé l'alphabet glagolitique dans tous les pays slaves, il s'est maintenu en Croatie jusqu'au début du XIXe siècle non seulement comme écriture liturgique, mais aussi comme écriture courante dans tous les domaines de la vie publique (chartes seigneuriales, registres paroissiaux, codes de lois…).

L'étude comparée des missels et des bréviaires slavons de Croatie montre en outre qu'ils suivent la liturgie gallicane de Saint Martin de Tours, né à Sabaria en 315 dans la Croatie actuelle. On sait d'autre part que ce sont précisément les moines de Tours qui ont évangélisé au VIIIe siècle les régions croates dans le cadre de l'action missionnaire du patriarcat d'Aquilée. Ceci montre en tout cas que les tout premiers sacramentaires croates ont dû être traduits lorsque la liturgie gallicane était encore en vigueur, à savoir avant la réforme liturgique de Charlemagne, donc un siècle au moins avant la mission de Cyrille et de Méthode en Moravie.

Jusqu'au Xe et même XIe siècle, les différences entre les diverses langues slaves actuelles étaient encore peu accusées. Ne serait-il pas plus logique de supposer dès lors que ce sont Cyrille et Méthode qui se sont servis au IXe siècle des sacramentaires gallicans de Croatie, plutôt que d'admettre que ce fussent eux qui ont importé la liturgie slavonne en Croatie? Comment expliquer sinon la présence de variantes linguistiques typiquement croates dans les plus anciens textes slavons de Moravie? Quel slavisant sérieux, par ailleurs, pourrait prétendre encore aujourd'hui, à l'instar des linguistes de l'époque romantique, qu'un seul homme, fût-il un génie, puisse traduire «en quelques jours» les principaux textes de l'Ancien et du Nouveau Testament, et encore dans un patois sans traditions littéraires, comme l'était celui de Salonique? Car tous les slavisants sont d'accord pour admettre que ces anciens textes slavons sont écrits dans une langue d'une tradition littéraire certaine. Et pour qu'il y ait tradition, il faut des efforts répétés, des échecs et des succès de plusieurs générations de traducteurs. Des générations de traducteurs avant 863 ne pouvaient exister qu'en Croatie puisqu'elle était à ce moment le premier pays slave évangélisé. [†]

L'évolution du glagolitisme

Il va de soi que l'activité des émules de Cyrille et Méthode n'a fait que renforcer l'implantation de la liturgie slavonne en Croatie, quoique le principal champ d'action de ces apôtres fût l'Europe slave du Sud-Est (Serbie, Macédoine, Bulgarie, Ukraine).

Cette liturgie est même si bien enracinée en Croatie que ses porte-paroles entrent à plusieurs reprises en conflit ouvert avec les défenseurs de la liturgie latine des cités dalmates, et spécialement avec l'archevêque de Split, successeur de la métropolie salonitaine et primat de Dalmatie et de Croatie. L'arbitre du conflit, le roi, tentera de résoudre le conflit avec une arrière-pensée politique. Il sanctionnera la primauté du rite latin, dans le but de se concilier la faveur des cités dalmates. Les synodes de Split de 925 et de 1060 interdisent la pratique de la liturgie slavonne glagolitique. Mais le simple fait qu'il ait fallu réitérer l'interdiction prouve qu'elle n'eut aucune suite dans la pratique. Les souverains croates eux-mêmes, tout en condamnant officiellement le glagolitisme, non seulement le tolèrent, mais le protègent et même le pratiquent. Il suffira de citer la donation de Démétrius Zvonimir à l'abbaye de Sainte-Lucie de 1074, devenue fameuse sous le nom de Épigraphe de Baška, rédigée en caractères glagolitiques par la chancellerie royale.

L'obstination des glagolites croates sera même officiellement récompensée par Rome. En 1248, Innocent IV reconnaît officiellement l'existence de la liturgie glagolitique croate. À partir de ce moment, le glagolitisme se développe sans entraves, quoique confiné dans certaines régions privilégiées.

Ceci nous permet de diviser l'histoire du glagolitisme croates en deux périodes: dans une première phase, la papauté tolère plus ou moins l'existence du glagolitisme; dans la seconde, elle la reconnaît et même la favorise.

Des rivalités latino-glagolitiques (650-1248)

Cette première période de l'évolution de l'activité glagolitique se caractérise par les problèmes de l'adaptation de l'écriture, de la fixation de la langue et des premiers balbutiements littéraires au sens restreint.

L' écriture d'abord. Il est difficile de dire aujourd'hui le quel de l'alphabet latin ou glagolitique est le plus ancien en Croatie. C'est en alphabet latin en tout cas que nous sont parvenus les tout premiers monuments écrits de la fin du VIIIe au IXe siècle (chartes, donations, épigraphes), tous rédigés en langue latine aussi. Par contre, les plus anciens textes en croate, ceux du XIe siècle, sont rédigés en alphabet glagolitique. Il faut admettre donc que pendant des siècles il existait en Croatie un dualisme graphique: l'alphabet latin pour les textes latins, l'alphabet glagolitique pour les textes croates. Ce n'est qu'à partir du XIIIe siècle sans doute que l'alphabet latin commence à devenir un rival sérieux du glagolitique pour les textes écrits en croate, sans jamais arriver à le supplanter définitivement. Le premier texte écrit en croate et rédigé en caractères latins, le Statut des dominicaines de Zadar, date de 1345, ce qui ne prouve évidemment pas que c'est aussi le plus ancien. L'alphabet latin ne vaincra définitivement le glagolitique, nous l'avons signalé, qu'au début du XIXe siècle, mais il l'aura pratiquement expulsé des belles lettres dès le début des Temps Modernes.

Il reste que l'alphabet glagolitique sera l'écriture des lettres médiévales. Nous avons insisté sur la remarquable permanence et la large diffusion de cette écriture en Croatie. Ce phénomène est d'autant plus remarquable que, dès le XIIe siècle, l'alphabet cyrillique remplace le glagolitique dans tous les autres pays slaves de l'Est. Mais le système graphique glagolitique subit des modifications. De ronde qu'elle était, sa facture devient nettement angulaire. Il perd en outre une série de signes en accord avec la simplification du phonétisme croate (les voyelles nasales, la distinction entre les semi-voyelles forte et faible). À la fin du Moyen âge apparaît un glagolitique cursif utilisé comme écriture administrative courante.

L'alphabet cyrillique, devenu écriture courante de tous les pays slaves de l'Est (orthodoxes), a cependant joué un certain rôle en Croatie aussi. Il s'est installé progressivement dans la Bosnie catholique et cathare, pays limitrophe de la Serbie, à partir du XIIe siècle. Mais il s'y est aussi profondément modifié sous l'influence du glagolitique. Si profondément même qu'il forme en fait une écriture à part que les spécialistes ont baptisée cyrillique occidental. Un écrit allemand de 1582 l'appelle churulika oder chrabatische Sprache, cyrillique ou langue (sic!) croate. Les Croates de Bosnie l'appellent simplement le bosniaque. Le plus ancien document conservé, rédigé dans cette écriture, est la Charte du ban Kulin de 1189.

Cet alphabet mixte se présente sous deux formes: le bosniaque oncial, utilisé surtout dans l'épigraphie funéraire catholique et cathare, et le bosniaque cursif, employé à partir du XVe siècle, surtout pour la rédaction des chartes. Après l'annexion de la Bosnie par la Sublime Porte en 1463, on distingue deux variétés du bosniaque cursif: le cursif monastique, utilisé par les franciscains, le seul ordre catholique toléré par le sultan en Bosnie, et le cursif des beys, employé par les anciennes familles nobles cathares converties à l'islam. Le cursif monastique, enseigné dans les écoles abbatiales, est plus régulier, plus soigné que le cursif des beys, transmis directement dans les familles de génération en génération jusqu'au XIXe siècle lorsqu'il cédera le pas à l'alphabet latin.

Au XVIIe siècle, ce spécimen rare atteindra même le niveau d'impression. Le franciscain bosniaque Matija Divkoviæ fera fondre en 1611 à Venise ses caractères, en choisissant comme modèle l'oncial bosniaque du XIVe siècle. Ces caractères ont servi à l'impression d'une série de livres liturgiques et euchologiques destinés aux catholiques de Bosnie.

La langue aussi se transforme progressivement. Les traducteurs des textes sacrés, d'hagiographies, se transmettent sans doute avec piété l'héritage slavon glagolitique, mais laissent aussi nettement apparaître dans leurs transpositions l'évolution de la langue croate parlée et vivante: disparition des voyelles nasales et des semi-voyelles, simplification analogique des déclinaisons et des conjugaisons, disparition progressives de certains vocables devenus archaïques et de certaines tournures. Bref, usure et simplification, comme pour la plupart des langues européennes.

Depuis l'organisation de l'empire carolingien, les régions croates, partie intégrante de la Romania occidentale, furent l'enjeu des rivalités byzantine et franque, mais de ce fait, aussi, une terre de passage.

Les genres littéraires de cette première période attestent dès cette double influence. La plupart des écrits sont des adaptations d'œuvres byzantines. Mais il y a aussi, dès cette époque, des infiltrations de sources occidentales.

Si on néglige les écrits purement liturgiques, telles les traductions de sacramentaires, missels et bréviaires (Fragments de Kiev, Fragments de Vienne, IXe-Xe et XIe-XIIe siècle) ou les homélies des Pères de l'Église, comme le célèbre recueil Clozianus, on peut classer la production écrite de cette période en plusieurs groupes.

Les apocryphes d'abord. Ceux inspirés de l'Ancien Testament, comme La Lecture d'Abraham ou celle de Melchissédec, mais aussi et surtout du Nouveau Testament, où l'on trouve des évangiles (Protoévangile de Jacques, Évangile de Nicodème) et des Actes des Apôtres (Actes de l'apôtre Paul, Actes de l'apôtre Jean, Actes de l'apôtre Thomas, Actes des apôtres Pierre et André chez les barbares…). Si toute cette production n'a pas beaucoup d'intérêt littéraire, ses auteurs ne manquent cependant pas d'imagination. Signalons que les Actes de l'apôtre Paul contiennent la touchante histoire de la belle Tecla, légende qui servira de modèle à tous les martyrologes du Moyen âge. Les Actes de Pierre et André, conservés, semble-t-il, dans cette seule version croate, relatent de plaisants épisodes sur la conversion des cannibales!

La littérature croate de cette période n'a conservé qu'un seul exemple de débat, mais très ancien: Comment a débattu le diable avec Notre Seigneur le Christ. Cette controverse se termine par une agression armée des forces du mal à court d'arguments. Le Christ en sort néanmoins vainqueur grâce à l'intervention d'un nuage secourable, puis suspend le diable la tête en bas pour le précipiter en enfer.

Les sources bibliques ont fourni en outre la matière d'un autre genre littéraire, semblable au débat, une sorte de jeu-parti, des questions et des réponses sur des thèmes bibliques, les réponses étant attribuées aux divers saints. Les adaptations croates, Lecture d'Adam et Questions de Saint Grégoire, proviennent d'un prototype byzantin: «Sermons des trois saints» (à savoir: Basile le Grand, Grégoire le Théologien et Jean Chrysostôme), mais il n'est pas impossible que le traducteur croate ait aussi consulté leur pendant occidental, les ioca monacorum. Ces questions et réponses ont quelquefois un caractère curieusement ésotérique; d'autres passages feraient plutôt sourire: «Quelle fut la première activité sur la Terre? Coudre, parce qu'Ève commença par se confectionner une feuille de vigne.»

À cette époque, on affectionnait particulièrement les visions, genre essentiellement eschatologique, axé sur les prédictions de fin du monde ou sur des descriptions de l'au-delà, mais plus particulièrement de l'enfer et de ses supplices, dont l'imagination médiévale était si friande. Tout comme pour les apocryphes, on s'inspire indifféremment de l'Ancien ou du Nouveau Testament. Pour cette première source, nous avons La Mort d'Abraham qui reçoit la grâce de visiter le paradis avant sa mort, ainsi qu'une Révélation de Baruch où ce dernier, conduit par un ange, reçoit des explications sur une série de phénomènes bizarres: un serpent énorme qui boit des rasades d'eau de mer pour empêcher le débordement des océans, l'éclat de la lune affaibli par Dieu en guise de châtiment, cet astre ayant ri lorsque le péché originel fut commis, alors que toutes les autres créatures pleuraient… Inspirées du Nouveau Testament, nous avons Le Voyage de la Vierge à travers les supplices et surtout La Vision de Saint Paul où l'on sent l'auteur se complaire dans les fleurs les plus exquises de l'imagination sadique: des hommes plongés dans un fleuve de feu jusqu'aux genoux, jusqu'à la taille, jusqu'au menton ou jusqu'aux sourcils selon la gravité de la faute commise; d'autres suspendus par la langue; d'autres encore obligés de mastiquer des vers… Le tout adapté assez librement plutôt que traduit fidèlement de sources byzantines dans un croate ancien mais savoureux et proche du peuple.

Très proches des visions, les vies de saints (hagiographies) retracent généralement la trame légendaire de l'existence de ces modèles de la vertu et du sacrifice chrétiens que sont les saints – un genre qui réserve la part du lion au goût du miraculeux et du merveilleux. Vie de Saint Georges martyr, Supplice des quarante martyres, Vie de Saint Agapet, Vie de Makarios ou Vie d'Eustache, toutes ces vies sont également de provenance byzantine et d'avant le XIe siècle. C'est la dernière citée qui mérite peut-être le plus d'intérêt, bien qu'elle ne soit conservée qu'incomplètement dans sa version croate. Véritable petit roman qui raconte la révélation, la conversion et la martyre du général romain Placide devenu Eustache sous le règne de Trajan et d'Hadrien. Une autre vita mérite au moins la mention, celle de Saint Venceslas parce que d'origine slave et occidentale. Elle raconte la vie de ce roi tchèque assassiné par son frère Boleslas en 929. Bien que composée en Bohême, paradoxalement, aucun exemplaire en langue tchèque ne s'est conservé, mais bien cette adaptation croate et également une adaptation russe!

Le haut Moyen âge appréciait aussi le conte biblique, mais les lettres croates de cette époque ne nous en transmettent qu'un seul exemple, Le conte du très sage Ahikar, récit truffé de sentences moralisatrices.

Entre 1074 et 1081 fut composé Le Royaume des Croates, le premier et le seul monument d' historiographie en langue croate au Moyen âge. Il s'agit d'une chronique du type annales où les événements sont disposés de manière chronologique, avec un minimum de digressions. L'ouvrage fut adapté en latin et retravaillé entre 1143 et 1163 par un certain Prêtre de Dioclée sous le titre Regnum Slavorum. Surestimée par les historiens «littéraires» du XVIe au XVIIIe siècle, sous-estimée par les historiens scientistes du XIXe, cette fameuse chronique qui relate l'origine et les débuts brumeux de l'histoire croate commence seulement à livrer ses secrets et sa vraie valeur historique. Quoi qu'il en soit, comme source d'inspiration, comme aiguillon du sentiment de fierté nationale, son importance littéraire au cours des siècles fut considérable.

L'expansion du glagolitisme et la naissance de la littérature médiévale (1248-1500)

Depuis le IXe siècle, les souverains croates, à l'origine vassaux du roi de Francie médiane (Italie), cherchent par une habile politique de «non-alignement», dirait-on aujourd'hui, à intégrer au royaume croate les cités romanes, reliquats de l'ancienne Dalmatie romaine, citées soumises au basileus depuis la Paix d'Aix en 812. Publiquement, officiellement, ils imposent à toute l'Église croate la liturgie latine de ces cités comme signe de leur attachement à Rome et à l'Occident; tacitement, ils tolèrent, encouragent et pratiquent le glagolitisme commesigne de leur indépendance vis-à-vis de Rome. Au milieu du XIIIe siècle, cette politique porte enfin ses fruits. La Croatie est occidentale, latine, romaine d'esprit, mais le glagolitisme y est profondément ancré. Si profondément qu'en 1248, Innocent IV, bercé par des rêves œcuméniques, accorde à l'évêque Philippe de Senj (Segna) le droit de pratiquer la liturgie glagolitique partout dans son évêché où elle était déjà pratiquée à ce moment. Quatre ans plus tard, l'évêque Fructuose de Krk reçoit le même privilège. Ces deux évêchés, si on y ajoute l'Istrie, forment le berceau du glagolitisme croate. C'est donc la consécration officielle.

Ceci entraîne plusieurs conséquences. Le clergé glagolitique se tourne résolument et définitivement vers Rome, vers les sources occidentales. Fort de cet appui officiel de Rome, le glagolitisme irradie à partit de soin aire d'origine vers le Sud (Dalmatie centrale et méridionale) et vers l'Est (Bosnie, Herzégovine et Monténégro actuels). Il pénètre même à l'intérieur des cités romanes dalmates et parachève leur croatisation entamée dès le XIe siècle, tout en évinçant progressivement le vieux dalmate, vieille langue romane de ces cités qui n'aura jamais atteint le niveau littéraire. Ce processus est achevé pratiquement à la fin du XIVe siècle, lorsque le glagolitisme atteint Raguse: en 1390, il y existe une schola slavica pour la formation des prêtres glagolites. Au XIVe siècle, en pleine expansion, le glagolitisme déborde même des frontières croates. Avec l'autorisation de Clément VII, Charles IV, roi de Bohême, installe des bénédictins glagolites croates à l'abbaye d'Emmaüs près de Prague. De là, invités par Ladislas II de Pologne, ils iront s'établir aussi à l'abbaye de Sainte-Croix à Sazawa près de Cracovie. Cette tentative d'expansion de la liturgie glagolite dans les pays slaves de rite catholique n'a cependant pas fait long feu.

L'évolution au point de vue de la langue, entamée dans la première phase, se poursuit et se radicalise au cours de cette seconde phase.

Il s'agit de distinguer maintenant la langue des écrits provenant des évêchés de rite et de graphie glagolitiques de celle des écrits provenant des évêchés de rite et de graphie latines. Les deux aires produisent, d'une part, des écrits à usage purement liturgique (missels et bréviaires), d'autre part, toute une production d'écrits que nous pourrions appeler «para-liturgiques» (livres d'heures, psautiers, lectionnaires, évangéliaires…). Il va de soi qu'en ce qui concerne les écrits liturgiques au sens strict, dans l'aire de la liturgie latine, c'est le règne absolu du latin; dans l'aire glagolitique, celui du slavon d'Église ou mieux, du vieux croate liturgique, c'est-à-dire, au point de vue de la forme, adapté partiellement au phonétisme du croate parlé à l'époque, et, au point du vue du fond, corrigé partiellement également en référence à la liturgie latine. Ce n'est donc pas à ce niveau éminemment sacré et donc profondément conservateur qu'il faut s'attendre à des innovations révolutionnaires. C'est d'abord au niveau des écrits para-liturgiques que prendre naissance un processus linguistique et littéraire qui aboutira par la promotion de la langue croate parlée au niveau littéraire, et ce au bout d'une évolution de près de deux siècles (XIIIe-XIVe).

Dans l'aire de la liturgie glagolitique d'abord. Les clercs, ne voyant pas la nécessité pratique de respecter scrupuleusement les archaïsmes slavons dans des textes destinés plus directement à la masse des fidèles, adapteront progressivement leurs textes slavons à la langue parlée par le peuple (langue vulgaire). Dans l'aire de la liturgie latine, plus vaste, le même phénomène se produit, mais de manière beaucoup plus radicale encore. Les clercs s'y serviront évidemment des traductions slavonnes de leurs confrères glagolites, mais procéderont de façon beaucoup plus radicale dans l'adaptation de ces textes au croate parlé, n'ayant, bien sûr, aucune nostalgie du vieux slavon liturgique. On assiste ainsi à la constitution d'une scripta (langue écrite) en dialecte tchakavien qui s'imposera depuis son aire d'origine à toute la Croatie maritime jusqu'à Raguse et Kotor, empiétant ainsi sur le domaine chtokavien. [‡]

Il s'en suit, pour la littérature croate, un phénomène remarquable. Alors que la littérature russe, serbe, bulgare se figent progressivement mais sûrement dans une langue liturgique hautement élaborée sans doute, mais aussi pétrifiée et suivant aveuglément Byzance dans sa longanime décadence, les clercs croates, ces premiers écrivains «professionnels» de l'Occident, optent résolument pour la langue parlée vivante.

Cette seconde phase du glagolitisme, phase triomphale, produira une série imposante de monuments liturgiques, une quarantaine de bréviaires et missels, ces derniers souvent richement enluminés, attestant ainsi le niveau élevé des scriptoria croates du Moyen âge. Citons au moins les plus fameux. En 1368, le prince Novak de Corbavie rédige lui-même «pour le salut de son âme» un missel enluminé par un artiste inconnu. C'est de 1371 à 1387 que fut rédigé le non moins célèbre Missel Romain de la Bibliothèque Vaticane. L'Évangéliaire slavon de Reims dit Texte du Sacre (parce qu'il aurait servi aux serments des rois de France) date de 1395. Mais c'est certainement le Missel glagolitique d'Hervoïe, duc de Split, rédigé par un certain Butko d'Omiš entre 1403 et 1415 et richement enluminé par un artiste de l'école toscane, qui représente le chef d'œuvre de cette production, une sorte des Très riches heures du duc de Berry croates. On rappellera aussi le plus ancien bréviaire conservé, celui de Senj, rédigé par le diacre Kirin en 1359, ainsi que celui de Vid d'Omišalj de 1396. On mentionne, d'autre part, au plus tard en 1475, l'existence de Bibles glagolitiques complètes, mais aucun exemplaire ne nous est parvenu.

La littérature médiévale croate n'existe pour ainsi dire qu'en fonction de l'Église. Dans la plupart des cas, afin d'étancher l'inévitable soif d'imagination et de divertissement de leurs fidèles, ce sont précisément ces clercs, qu'ils fussent glagolites ou latins, ces copistes, ces traducteurs au sens large de textes sacrés, qui se muèrent tour à tour en poètes, dramaturges, conteurs ou romanciers. C'est dire que la première source d'inspiration de ces premiers écrivains est à chercher surtout dans ces textes sacrés. Mais ils glaneront aussi dans les textes profanes de l'Occident, libres d'entraves, de règles classiques, de droits d'auteur surtout: Je prends mon bien où je le trouve – semble être la devise de ces premiers maître de la plume, et pas seulement en Croatie.

APPENDICE: LE SORT ULTÉRIEUR DU GLAGOLITISME CROATE

Si le glagolitisme est progressivement relégué au seul domaine liturgique ou renvoyé aux registres paroissiaux, il n'en est pas mort pour autant. Après son apogée de la premièe moitié du XIVe et de la seconde du XVe, il entre dans sa troisième phase, longue et lente décadence, avec quelques soubresauts, il est vrai, et qui s'étend de 1500 à environ 1927.

À la fin du XVe siècle, la production liturgique accède à l'imprimerie. La première imprimerie croate semble avoir été fondée par le prince Ange de Frankopan à Kosinj en 1482. Dès 1483, Koluniæ-Broz y imprime le premier incunable croate, le missel du prince Novak cité. Suit alors une série de missels imprimés à Senj (Bedrièiæ-Baromiæ, 1494), Venise (Paul de Modruš, 1528), Rijeka (Fiume) (Kožièiæ, 1531).

Vu la situation politique (l'occupation de la Bosnie par les Ottomans, l'administration des cités dalmates par Venise), la seconde moitié du XVIe siècle et la première moitié du XVIIe marquent un déclin net de la liturgie glagolitique. Il se crée une scission profonde, intellectuelle et sociale, entre le clergé latin érudit et humanisant des cités côtières et le clergé glagolitique des campagnes de l'hinterland, maniant plus l'épée et la charrue que le missel et le bréviaire. Les premiers considéraient les seconds comme de rustres ignorants, voire même des hérétiques. Mais il faut dire à leur décharge aussi que les autorités ecclésiastiques responsables, à une époque où les papes eux-mêmes s'occupaient plus d'art et de guerre que de la cure des âmes, ne font strictement rien pour élever le niveau de cette pastorale rurale laissée à elle-même. Il faudra attendre les effets de la Contre-Réforme catholique post-tridentine pour que les choses changent.

C'est pour le compte de la Congrégation de la propagation de la foi, émanation tridentine, que le franciscain Rafael Levakoviæ, officiellement chargé de cette mission, publie à Rome en 1631 un nouveau missel glagolitique et en 1648, un nouveau bréviaire. L'inconvénient de cet essai de renouveau glagolitique, c'est que Levakoviæ, sous l'influence des consultants et des censeurs de la Congrégation, tous uniates ukrainiens, considère la rédaction slavonne russe comme plus authentique que la croate, parce que plus proche, pense-t-il à tort, de la liturgie d'origine. Il délaisse donc la tradition croate au profit de la russe. Cette «russification» du missel et du bréviaire croates s'intensifie encore avec l'édition du bréviaire d'Ivan Paštriæ en 1688 et surtout avec l'édition du missel de Matija Karaman en 1741 et duy bréviaire de Gociniæ en 1791. Cette tendance «russophile» s'insère par ailleurs dans une atmosphère panslavisante, un des thèmes majeurs du baroque croate et dont nous parlerons plus loin, mais comme rêve chimérique d'intellectuels, il ne trouve évidemment aucun écho auprès de la masse des fidèles accoutumée depuis des siècles à la tradition slavonne croate.

Il faudra attendre cependant le XIXe et la naissance de la linguistique slave moderne pour qu'on se rende enfin compte de l'erreur commise par les réformateurs catholiques et qu'on se décide à la réparer. C'est en 1893 seulement que l'éminent slavisant Dragutin Parèiæ publie un nouveau missel glagolitique, revenant à la tradition slavonne croate. Cette édition, rapidement épuisée, fut bientôt suivie d'une seconde en 1905, également en graphie glagolitique. La préparation de la troisième et dernière édition de 1927 fut confiée au grand slavisant tchèque Jozef Vajs.

Signalons aussi que dès 1765, la lecture d'épîtres et d'évangiles au cours des offices se faisait dans maints évêchés en croate, privilège qui sera accordé à tous les évêchés croates jusqu'à la réformer liturgique du Concile Vatican II (qui consacrera la primauté des langues vivantes sur le latin et donc aussi sur le slavon glagolitique croate) dans toute l'Église catholique. En 1963, la liturgie glagolitique croate de rite romain était encore pratiquée dans sept évêchés sur dix-sept, ainsi que sur tout le territoire de la province du troisième ordre des frères mineurs de Saint François. Mais à partir du Concile, ce vieux privilège, dont seuls certains évêchés croates jouissaient pendant des siècles au sein de l'Église catholique de rite romain grâce à leur situation d'intermédiaire entre l'Est et l'Ouest, s'étend désormais à toute la catholicité et cesse d'être dès lors un privilège.

CHAPITRE II: LES ŒUVRES

Bien qu'on ne puisse parler de traductions, mais plutôt d'adaptations, souvent très libres, la même remarque s'impose ici que pour la littérature médio-latine. On se met à l'écoute de l'Occident beaucoup plus qu'on ne crée des œuvres originales dans le fond, sinon dans la forme. Toutes les adaptations croates de ces grands phares de la littérature médiévale, spécialement ceux de la France capétienne du XIIIe siècle, qui sont devenus avec le temps, indépendamment de leur provenance, du reste, le bien commun de l'Occident chrétien, sont faites par les clercs et pour des clercs, et indirectement aussi, pour leurs fidèles, dans un double but d'instruction et de divertissement.

Littérature didactique et morale

Ce goût typique pour la pensée, la réflexion, issu de la culture cléricale, n'a pas épargné la littérature médiévale croate. On doit même constater que c'est sans doute cette production didactique et morale qui fut la plus abondante. Des inflitrations de la langue savante (latin) se produisent dans la langue vulgaire (croate), moyennant simplifications, bien sûr. C'est l'Italie qui offre les modèles en tant que voisin le plus proche, mais aussi la Bohême avec sa riche littérature médiévale, quoique moins souvent.

Il en est ainsi pour les récits apocryphes. La plupart de ces contes, où l'imagination du conteur comble les lacunes de l'histoire, tournent autour de sujets néo-testamentaires: La Vie d'Adam comme allégorie du Christ, La Mort de Pilate, La Vengeance du Sauveur, La Nativité de la Vierge, Le Jugement dernier… Adaptations gauches de modèles figés déjà eux-mêmes, peu susceptibles d'éveiller l'intérêt du lecteur moderne. Deux exceptions peut-être. La Vision de Tundal, légende d'origine irlandaise, qui put susciter l'intérêt d'un Dante, ce qui est déjà une référence en soi, et surtout Les Miracles de la glorieuse Vierge Marie, où une piété enfantine et une croyance naïve au miracle débouchent sur un merveilleux proche de l'émotion poétique qui se dégage des fresques du grand fra Angelico. Ces miracles devaient jouir d'une vogue considérable puisqu'ils figurent parmi les premiers imprimés croates de Senj (1507-1508).

L' hagiographie, elle aussi, s'abreuve désormais aux sources occidentales. On transpose ainsi en croate La Légende dorée de Jacques de Voragine, de provenance tchèque. L'Histoire de Saint Jean Chrysostôme, par contre, est adaptée de l'italien. Cette sorte de petit conte a pour sujet l'orgueil puni du grand ermite grec. L'adaptateur croate a su rendre avec énormément de vie cette scène passionnée qui décrit l'invincible pouvoir des charmes féminins sur ce saint homme. Certaines légendes furent écrites spécialement pour des moniales, comme La Vie de Sainte Catherine du XIVe siècle.

Mais les clercs croates reprennent aussi et retravaillent les vieilles légendes croates en langue latine, qui ont pour sujet les saints locaux, et créent ainsi des vitae originales. Citons La Vie de Saint Anastase et La Vie de Saint Domnion, patrons de Split, ainsi que La Translation des corps de Saint Anastase et Domnion de Salone à Split. C'est cependant Saint Jérôme, né en Dalmatie (Stridon), qui eut le plus de succès et fit figure de saint national croate parce que longtemps considéré comme inventeur de l'alphabet glagolitique et traducteur de la Bible en croate. On lit ainsi dans le Transitus de Saint Jérôme: «Jérôme est Dalmate de chez nous; il est la fierté, la vertu, la gloire et l'éclatante couronne de la langue croate…» Cet ouvrage eut même tellement de succès qu'il fut imprimé à Senj en 1508 comme un des premiers incunables croates.

Les plus belles légendes que nous ait laissées le Moyen âge sont sans doute les Légendes ragusaines, adaptées également de l'italien, mais par une main de maître qui a su retravailler ses modèles au point d'en faire une œuvre nouvelle. Ce recueil contient, entre autres, La Vie de la bienheureuse Roxane, délicieux petit conte dont le sujet, courtois, est plutôt l'amour fidèle que l'amour vertu chrétienne; La Vie de Saint Josaphat, glorification de la vie ascétique, mais truffée de séduisantes descriptions d'un Orient fabuleux; La Vie d'Abraham l'ermite, à la recherche de sa fille qui «s'émancipe» dans une maisons de «femmes mauvaises»; À propos de Sainte Euphrosine qui, revêtue de la bure, vit d'étranges aventures dans un monastère pour hommes; la belle et insolente Pélagie et la nymphomane Marie l'Égyptienne ont également chacune sa légende.

Un autre genre en faveur en Occident s'enrichit de quelques écrits au cours de cette seconde période. Vulgarisation ou écho lointain de la disputatio dialectique universitaire, nous avons le débat ou le jeu-parti (en croate: prenje ou karanje, en latin: altercatio, en italien: contrasto, et en allemand: Streitgedicht).

Les lettres croates présentent une Vision de Saint Bernard qui contemple le débat de l'âme et du corps, transposition libre en fait de la Visio Philiberti de Robert de Lincoln (début du XIIIe siècle). Cet écrit eut un grand succès et fut repris un peu partout en Croatie, et changea même de forme: de prose il devint vers et fut même adapté pour la scène sous le titre: Le Dit de Saint Bernard sur l'âme damnée. Outre le débat sur l'âme et le corps, un autre thème dialectique est apprécié à l'époque: le débat entre la vie et la mort. Il fut traité en croate dans Le Dit du maître Polycarpe, transposition de l'altercatio latine De Morte prologus.

D'autres genres médio-latins apparaissent à cette époque seulement dans les lettres croates médiévales. Ainsi, les vulgarisations des traités théologiques célèbres: adaptation des Sermones discipuli de l'Allemand Johann Herolt, de l'Antoninus florentin, et surtout des Dialogues de Saint Grégoire le Grand. D'autres traités proviennent de sources tchèques: Le Miroir du salut humain, transposition en prose croate du poème latin du même nom; Le Paradis de l'âme, compilation de traités de provenances diverses, dont le fameux Paradisus animae d'Albert le Grand, et enfin, la traduction des Sermons de Jean Huss, dont un sermon qui ne s'est pas conservé dans l'original tchèque.

Pour entretenir la vertu de leurs fidèles et en même temps offrir aux prédicateurs un choix de citations instructives et édifiantes, les clercs s'attèlent à la transposition, qui est souvent compilation libre, de divers florilèges de proverbia, sentences sages ou moralisatrices d'auteurs célèbres païens et chrétiens. On tourne ainsi en croate La Fiore di virtù italienne, les Disticha moralia Catonis latins et la Somme le Roi française de Lorens d'Orléans. Vers 1400, on traduit aussi La Vie des saints Pères qui est moins une anthologie de biographies, comme le titre pourrait le faire croire, qu'un recueil d'anecdotes sur les ermites et les anachorètes, ainsi qu'un choix de leurs apophtegmes.

Enfin, pour instruire leurs élèves et éclairer leurs fidèles, les clercs s'attachent à croatiser des sommes scientifiques, scientifiques de sujet et non de méthode, bien sûr. C'est ainsi que vit le jour le Lucidar, sorte d'encyclopédie sous forme de dialogue (questions et réponses) entre un maître et un disciple, traitant des questions théologiques (la trinité, la création du monde, les anges, le paradis, l'enfer…), géographiques (descriptions fantaisistes de l'Asie et de l'Afrique…), astronomiques, météorologiques, anatomiques, zoologiques, et, naturellement, eschatologiques. Compilation de divers bestiaires et lapidaires, le modèle de cette encyclopédie médiévale croate est une somme latine de la fin du XIIe siècle, composée en Allemagne et adaptée en tchèque. C'est cette version tchèque que les clercs glagolites croates de l'abbaye d'Emmaüs ont tournée dans leur langue nationale.

La poésie

Calquée sur la versification syllabique, accentuelle et rimée de la poésie médio-latine, la poésie médiévale croate est également d'origine occidentale. En quoi pouvaient exactement consister ces «cantici altissime resonantes in sclavica lingua» (chants résonnant haut en langue slave) qui saluèrent l'entrée du pape Alexandre III à Zadar en 1177, nous ne le saurons sans doute jamais. Mais ce témoignage prouve sans contestation qu'il existait une poésie en langue croate en cette fin du XIIe siècle et qu'elle était, étant donné le terme qui la désigne – canticum, vraisemblablement de caractère religieux.

Comme pour les autres genres médiévaux, les premières production de cette poésie lyrique religieuse sont des adaptations de séquences et d'hymnes latines (plus de 10 000 composées en Occident entre 1060 et 1220!), respectant parfois jusq'au rythme de l'original, comme c'est le cas pour l'octosyllabique In hoc anni circulo, hymne chantée à Noël dans toute la Croatie encore de nos jours. Mais l'adaptation se transforme rapidement dans ce domaine en création originale.

La Prière de Šibenik, apparentée aux laudes, semble être un des premiers exemples de ce lyrisme dévôt, avec ses amples versets imprécatoires qui ne sont pas sans rappeler quelquefois ceux d'un Claudel ou le soporifique style litanique de Péguy, comme disait André Gide.

Cette poésie destinée surtout à satisfaire les besoins des confréries pieuses puise son inspiration dans des sujets traditionnels, comme la Nativité et la Passion du Christ.

Un genre d'inspiration quelque peu différente mérite notre attention. Il s'agit de poèmes funéraires, sorte d'épitaphes d'un lyrisme souvent enragé et d'un goût morbide pour le spectacle de la mort toute physique. La fameuse Séquence sur la tombe en est certes l'exemple le plus réussi, dont certains vers rappellent le grand Villon. Le prince Novak de Corbavie, lui aussi, dans son missel cité de 1368, intercale des octosyllabes sur «le mélange du corps et de la poussière».

Autre curiosité, à notre connaissance, phénomène unique dans la poésie médiévale européenne, certains de ces poèmes pieux sont rédigés en vers libres, dans le sens moderne de ce mot, mais rimés. C'est en vers libres à rimes plates que nous est parvenue la seule légende médiévale croate versifiée: La Chanson de Saint Georges.

Il ne reste qu'un vague vestige de la poésie satirique, mais suffisamment significatif pour nous donner une idée assez précise de ce genre qui s'alimentait surtout de deux thèmes: la simonie du haut clergé et la vénalité des curies épiscopales et de la romaine, ainsi que la critique morale de la vie des prélats et des moines.

Peu à peu, les clercs se mettent à rassembler ces poésies pieuses, anonymes pour la plupart, dans des recueils qu'on découvrira un peu partout en Croatie au XVe et au XVIe siècle. Le grand mérite de tous ces poètes anonymes fut d'avoir fixé une langue poétique et une métrique (l'octosyllabe et surtout l'alexandrin rimé à l'hémistiche et à la finale, repris sans doute à celui de Bernard de Cluni dans son De contemptu mundi) qu'ils transmettront aux poètes des Temps Modernes.

Mais à côté de cette poésie pieuse, i1 existe au moyen âge une abondante poésie lyrique et épique profane d'origine populaire ou au moins semi-populaire comme en témoigne l'humaniste Juraj Sižgoriæ (Georgius Sisgoreus) dans son opuscule latin inédit De situ Illyriae et civitate Sibenici de 1a fin du XVe siècle. Il y cite quatre sortes de poésies lyriques populaires auxquelles il donne évidemment des noms classiques: des nénies de pleureuses professionnelles (complaintes funèbres), des épithalames (chansons de noces), des chansons d'amour et des églogues alternées (chants de bergers dialogués). Cet intérêt qu'y portèrent les poètes des temps modernes sauva de l'oubli un certain nombre de ces poèmes, suffisamment en tout cas pour nous s'en faire une idée. Les exemples conservés se présentent tantôt comme chansons de toile ou d'histoire (un récit très bref d'une aventure arrivée au temps jadis), tantôt comme un mélange entre l'aube, la pastourelle et la reverdie.

Ces mêmes amateurs nous ont également conservé une série de poèmes épiques, amples romances en vers de quinze et seize syllabes que la tradition appelle chants bulgares,étant entendu que pour les humanistes croates «bulgare» désignait tout ce qui venait de l'Est. Il semble d'ailleurs que le mètre de ces romances provienne du vers bourgeois byzantin (stíchos politikòs). Le sujet en est généralement une aventure imaginaire ou réelle, mais toujours enrichie par l'imagination du poète, d'un héros légendaire ou historique. Les deux romances les plus émouvantes et artistiquement les plus réussies sont certainement Le Chant du prince Marko et de son f'rère André et Le Chant de la mère Marguerite. Le premier raconte la touchante aventure de ce Roland des Slaves méridionaux qu'est le prince Marko, qui, dans une rixe à propos du partage d'un troisième cheval, butin noble, blesse mortellement son frère, le prince André, personnage imaginaire. Celui-ci, mourant. s'accroche à son bras et le prie de ne point retirer le sabre de la blessure de suite. Il le supplie de cacher la vérité à leur vieille mère. «Dis-lui, prince Marko, à notre vieille mère, si elle te demande pourquoi ton sabre est tout couvert de sang, dis-lui. J'ai frappé au cœur un cerf sauvage qui ne voulait point s'écarter de ma route, et quand je l'ai vu mourir, ce cerf sauvage, sur le chemin, j'en ai eu du chagrin comme si cela avait été mon propre frère; et si je pouvais revenir en arrière, je ne l'aurais pas tué, ce cerf sauvage.» La seconde romance, plus lyrique encore, raconte dans un rythme lent et majestueux le dialogue entre une fée de la montagne et la vieille mère Marguerite qui telle Cérès qui gémit à cause de la perte de sa fille, pleure aux portes de Zadar s'enquérant du sort de son frère et de son fils, angoissée à l'idée qu'ils puissent être prisonniers des Ottomans. Mais la fée lui dévoile une vérité bien plus cruelle: ils ont été tous les deux séduits, le frère par une jeune Grecque, le fils par la belle Flore de la Mer, et la fée de l'encourager à verser encore plus de larmes. «Tu quitteras ton père et ta mère...»

Ce tableau de la poésie médiévale croate, dont les écrivains des siècles passés ne nous ont laissé qu'un raccourci, démontre cependant l'existence d'une poésie stylistiquement élaborée et poétiquement inspirée.

Le roman

C'est également par l'intermédiaire de l'Italie que ce genre littéraire est parvenu en Croatie. Mais ici encore, les textes conservés ne représentent qu'une petite partie de l'ensemble de la production. Un inventaire de Zadar de 1389 parle de romans (rimancius en latin, rumanac en croate) in littera latina et in littera sclava, ce qui signifie qu'ils sont rédigés tantôt en graphie latine, tantôt en graphie glagolitique. Il cite unus rimancius Febi, unus rimancius Princevalis et unus rimancius parvus Tristani. Il parle aussi de romans écrits partim in latino et partim in sclavo, ce qui nous autorise à conclure qu'il y avait aussi des romans dont certaines parties seulement étaient écrites en croate, d'autres en langue latine. Ce phénomène est connu ailleurs en Europe occidentale.

Les deux romans croates conservés sont tous deux des romans antiques. Le premier, le Roman de Troie, relativement court, composé en croate vers 1300 dans l'aire glagolitique, marque un goût net pour le romanesque, et le décor médiéval y prédomine. Soulignons également la présence de la courtoisie (dvoršæina en croate). L'original italien, lui-même, adapté sans doute sur le roman du même nom de Benoît de Sainte-Maure, et dont notre adaptateur croate aurait pu se servir, n'a pas été repéré jusqu'à présent. Il est impossible dès lors de préciser la relative indépendance ou dépendance de l'écrit croate de son modèle. La comparaison avec le roman de Benoît de Sainte-Maure n'a pas encore été faite. Toujours est-il que l'influence d'Ovide y est très nette. Sans interprétations allégoriques ou appréciations morales quelconques, l'histoire de Paris et d'Hélène, transposée assez librement, devient un drame de l'amour qui devait constituer une lecture attrayante pour un public qui ne connaissait ni Homère, ni Virgile.

Le second roman conservé porte le titre d'Alexandre le Grand. C'est vers 1130 qu'un certain Albéric de Pisançon écrivit une vie d'Alexandre en octosyllabes, vie traduite cette année même en allemand par le prêtre Lamprecht et diffusée dans toute l'Europe. Le traducteur croate ou ses prédécesseurs avaient puisé tout comme Albéric non pas dans Quinte-Curce, comme on pourrait le croire, mais dans les écrits légendaires médio-grecs du Pseudo-Callisthène, qui se sont conservés en version latine dans un Épitôme de Jules Valère et dans l'Historia Alexandri Magni, regis Macedoniae, de proeliis, du prêtre Leo du XIe siècle. Ce que notre adaptateur et ses prédécesseurs apprécient surtout chez Alexandre, c'est sa figure de conquérant qui possède la qualité la plus prisée au Moyen âge: la libéralité, la générosité. Plus étendu que le roman de Troie, cette «biographie romancée» retrace la vie exceptionnelle du grand roi, raconte ses conquêtes et s'attarde surtout sur les descriptions exotiques d'un Orient merveilleux dont l'Europe était friande à l'époque des croisades.

Nous n'avons plus que des témoignages indirects de l'existence en Croatie d'adaptations du roman breton. Comme nous l'avons vu, l'inventaire de Zadar mentionne le Roman de Perceval et le Roman de Tristan. On sait, d'autre part, que la version croate du roman de Troie est passée entre 1356 et 1362 en Bulgarie, et de là, en Russie. Comme la littérature russe a conservé des adaptations du Roman de Lancelot et du Roman de Bùeves d'Hanstone (le traducteur russe l'appelle Bovo de l'italien Buovo d'Antona), il n'est pas difficile d'en déduire que c'est précisément par l'intermédiaire de la littérature croate que ces deux romans sont parvenus jusqu'en Russie. Au moins ces quatre romans bretons-là existaient donc dans la littérature croate du moyen Age.

Aucun genre n'illustre peut-être mieux que le roman médiéval le caractère de plaque tournante entre l'Est et l'Ouest de la civilisation croate.

Le drame religieux

Sorti des offices de forme dramatique (tropes), en particulier de ceux de Noël et de Pâques, d'abord sous forme de laudes dialogués, comme, par exemple, Le Dialogue entre la Croix et la Vierge Marie ou Les Pleurs de Marie, sujet de loin préféré à tous les autres, le drame religieux se développe ensuite en jeu liturgique proprement dit. Ces deux étapes d'évolution en Croatie suivent encore une fois les modèles italiens jusqu'à l'éclosion de la sacra rappresentazione au XIVe et au XVe siècle.

Selon les sujets traités, on peut, comme pour le drame liturgique français, distinguer trois types de jeux. Les mystères d'abord. Scènes de la vie du Christ, comme La Nativité du Seigneur ou La Représentation de la descente de croix, cette dernière conservée en deux versions différentes, ils seront groupés ultérieurement en vastes machineries, comme La Passion de Notre Sauveur, dont la représentation pouvait durer deux jours et plus. Des miracles ensuite, dramatisations de vies de saints, comme La Vie de Sainte Marguerite de Zadar ou, beaucoup plus célèbre, La Vie de Saint Laurent martyr de Hvar, qui, tout comme la fameuse «Procession du Saint Sang» de Bruges, fut représentée avec succès jusqu'en 1837! Les moralités enfin, comme leur nom l'indique, représentent des sujets moralisateurs ou édifiants, comme Le Sermon de Saint Bernard sur l'Âme damnée ou La Représentation du malheureux jour du jugement de feu.

En ce qui concerne la forme, les trois types ne se distinguent pas. Écrites en octosyllabes à rimes plates, ces pièces sont d'une facture extrêmement simple. Aucune recherche psychologique ou d'intrigue. Aucune recherche de composition non plus: le souci d'unité d'action, de temps ou de lieu est loin de tracasser ces premiers dramaturges croates. Le seul élément de recherche qui apparaît quelquefois est la personnification des vertus qui entrent en scène et dialoguent. Mais il ne faut pas oublier que ce sont là des critères d'un amateur du théâtre moderne qui nous font condamner si impitoyablement le drame religieux, car ce drame n'y répond évidemment nullement. Mais n'est-ce pas chercher alors dans ce théâtre ce qu'on voudrait y trouver plutôt que de chercher ce qu'on peut y trouver? Faut-il. en effet, dénier toute valeur à cette forme d'expression dramatique? Nous n'en sommes pas tellement convaincus.

Il y a d'abord cette perennité scénique apparemment inexplicable de certains de ces drames. Un tel succès doit correspondre à. quelque chose qui se trouve objectivement dans l'œuvre. Il devait se dégager de ce théâtre pour le spectateur médiéval, touché jusque dans le tréfonds de ses archétypes, une poésie et un merveilleux «qui fortifient l'âme dans les combats d'une vie de souffrances et font vivre au spectateur le drame représenté au point qu'il en oublie toutes les imperfections techniques, tous les défauts de l'élaboration artistique» (Lj. Marakoviæ). Il ne faut pas oublier non plus qu'un Claudel caressait l'idée de faire renaître ce genre scénique en lui conférant un souffle poétique comparable à celui d'Eschyle, bref, en réalisant le rêve wagnérien dans le contexte chrétien.

Si l'analyse des textes conservés ne donne qu'un simple reflet du Moyen âge littéraire croate, elle met cependant à l'avant un certains nombre d'acquis: unité littéraire de langue et d'esprit de sept siècles malgré les diversités géographiques, dialectales et graphiques; élaboration progressive d'une scripta (langue écrite) uniforme, outil artistique indispensable aux générations d'écrivains modernes; orientation radicale vers les modèles de l'Occident, mais aussi, indépendance et authenticité dans les productions les plus originales.



Les Croates furent évangélisés à partir de 650 sous le règne du prince Porga; les Slovènes à partir de 790 sous Vladuh; les Serbes à partir de 830 sous Vlastimir; les Moraves à partir de 863 sous Rostislav; les Bulgares à partir de 865 sous Boris; les Tchèques à partir de 873 sous Borivoj; les Russes à partir de 988 sous Vladimir, et les Polonais à partir de 990 sous Mieczys³aw.

La langue croate comporte trois dialectes principaux désignés par l'adverbe «quoi» (èa, što, kaj): d'où le èakavien (tchakavien) – le štokavien (chtokavien) – le kajkavien (kaïkavien).