23. LES CROATES EN EXIL AU COURS DE L'HISTOIRE

Situé a l'ouest de la ligne de Théodose, c'est-a-dire de la frontiere entre la civilisation, la culture et la religion d'Occident et d'Orient, entre Rome et Constantinople, entre le christianisme universel (catholique) et national (orthodoxe), le peuple croate est un intermédiaire qui favorise l'ouverture aux particularités ethniques, confessionnelles et culturelles de ses voisins.

Le theme des migrations croates séculaires et de l'expulsion massive des Croates figure aussi dans notre littérature. Marko Marulic de Split, « pere de la littérature croate », dans sa Priere contre les Turcs, décrit les incendies de villes et de villages croates, le massacre de soldats, le drame des familles décimées par la guerre et du peuple que l'on emmene en esclavage. Son ami, Petar Zoranic, au chapitre XVI, intitulé Planina, évoque « la dispersion du patrimoine (croate) ». La thématique de l'exil est omniprésente dans la poésie populaire croate depuis le XVe jusqu'au XVIIIe siecle.

Vers le milieu du Xe siecle, de nombreux esclaves et hommes libres - le plus souvent sous le nom de Saquallba (Slaves), plus rarement avec le déterminatif al-Hayrawas ou al-Khurwatin (Croate) - vivent en Espagne et y joueront un rôle important dans la période de crise du califat des Omeyades.

L'historien arabe al-Maqqari mentionne que, sous le regne d'Abd al-Rahmana III (912-961), ils étaient 13 750 dans la seule Cordoba. Il constate un plus petit nombre a Almeria et dans les autres grandes villes d'Andalousie. On a établi avec certitude l'origine dalmate et croate de Djawhara, al-Mujahida, Zahayra et d'autres Croates, qui ont obtenu les plus hautes dignités dans l'Etat ou se sont distingués sur le plan militaire, culturel ou scientifique a la cour des Omeyades d'Andalousie et des Fatimides d'Afrique du Nord.

Dans son plan qui, le 20 aout 1247, soumet le diocese de Bosnie a l'autorité ecclésiastique de la métropolie de Kalok, le pape Innocent IV loue les efforts consentis par l'archeveque Ugrin dans l'éradication de l'hérésie In Sclavoniae partibus. L'expression Sclavoniae partes désigne au moyen âge les régions habitées par les Croates. Le pape souligne que l'archeveque de Kalok, soutenu par les croisés hongrois, a combattu avec succes, en 1222, les hérétiques de Bosnie. Il a emmené de ce pays - principalement des régions d'Usora et de Sol - a son retour en Hongrie, plusieurs milliers d'hérétiques bosniaques, accompagnés de leurs familles, et les a fait installer sur le territoire de sa juridiction. C'est le premier exode de Croates, historiquement établi, survenu depuis leur installation dans leur nouvelle patrie, sous prétexte d'épuration religieuse.

Avant les conquetes ottomanes, au cours desquelles la carte ethnique de nombreuses régions croates se modifie radicalement, Uros Ier Nemanjic (1243-1276) provoque d'importants changements au détriment du catholicisme et de l'identité croate sur le territoire de l'éveché de Trebinje par l'expulsion de Salvija, éveque de Trebinje.

Il est significatif que les plus anciens monasteres orthodoxes en Herzégovine datent du XVIe siecle (Tvrdos - 1509, Zavala - 1514, Zitomislici - 1563). Il est pourtant établi qu'une partie de l'Herzégovine orientale s'est trouvée sous l'autorité des Nemanjic pendant plus d'un siecle.

La Duklja, actuellement le Monténégro, qui - selon la chronique Sclavorum regnum du Pope Dukljanin ou de Grégoire le Baroque - faisait partie au XIIe siecle de la Croatie Rouge, était un pays catholique. Outre l'archeveché de Bar, elle comprenait les évechés d'Ulcinj et de Svac. L'influence du catholicisme dans cette région était si forte qu'a Ribnica, le souverain serbe Etienne Nemanja fut baptisé selon le rite latin, car, a l'époque, dans la Duklja, il n'y avait pas de pretre d'un autre rite.

En 1308, l'auteur anonyme de la Description de l'Europe orientale déclare que l'Eglise grecque schismatique (orthodoxe) (Schismatici perfidi) représente une menace pour le catholicisme de la Duklja. Sous les derniers Nemanjic, particulierement sous Etienne Dusan, dont le Code de lois (art. 6 - 8) condamne séverement l' « hérésie latine », c'est-a-dire le catholicisme, les églises catholiques sont détruites, les pretres et les prélats emprisonnés ou vendus comme esclaves.

Les sources historiques ne fournissent des chiffres sur l'émigration des populations de Bosnie-Herzégovine qu'a partir des premieres incursions turques dans les territoires croates depuis plusieurs siecles, survenues au cours des quelques décennies qui précedent la conquete ottomane. Une partie de la population fuit vers l'ouest et le nord, une autre est emmenée en esclavage par les Turcs dans les territoires européens et asiatiques de l'Empire Ottoman.

Les documents historiques des archives autrichiennes, vénitiennes et romaines parlent des réfugiés (uskoks), des transfuges, des traîtres, des Bunjevci, des Morlaques et des Valaques, qui passent en groupes plus ou moins importants dans les territoires sous administration vénitienne et autrichienne. Les premiers réfugiés - les Morlaques (nom que leur donnent les sources vénitiennes) et les Valaques (comme les appellent depuis le XVIe siecle les sources autrichiennes) étaient de religion catholique. Avec le temps s'ajouteront des populations de religion orthodoxe, dont les déplacements du sud-est vers le nord-ouest prendront de plus en plus d'ampleur avec l'expansion turque.

Les documents fiscaux turcs (defter) citent de nombreuses localités bosniaques et herzégoviennes abandonnées et dévastées. Au cours des premieres décennies qui suivent la chute de la Bosnie (1463), les terres dévastées furent peuplées de colons non catholiques venus des régions du sud-est de la Bosnie-Herzégovine et, lors du retrait de l'Empire Ottoman au XVIIIe siecle, d'immigrants catholiques de Dalmatie.

Devant le danger turc imminent, particulierement apres la chute de la Bosnie (1463) et de l'Herzégovine (1482), commence l'exode massif de la population croate autochtone de ces territoires vers les régions plus sures de la Croatie banale ou vers les territoires sous administration vénitienne, c'est-a-dire vers la Dalmatie, le Littoral Croate, l'Istrie et les pays voisins. Lorsque Hrvoje Vukcic Hrvatinic, dans son litige avec l'empereur Sigismond, eut appelé les Turcs a son aide (1415), ceux-ci pénétrerent profondément dans le territoire croate et emmenerent pres de 30.000 prisonniers.

A la charniere des XVe et XVIe siecles, les premieres localités croates apparaissent a la frontiere de l'Autriche, de la Hongrie et de la Slovaquie (Burgenland), en Moravie et dans le sud de l'Ukraine, dans le Frioul et la Vénétie Julienne, dans la province de Molise (Pouilles) et dans d'autres régions.

Entre 1532 et 1535, plus de 100.000 Croates, originaires des territoires situés a l'ouest du Vrbas, c'est-a-dire du bassin de l'Una, des régions de Lika, Krbava ou de Slavonie occidentale, immigrent dans une grande partie du Burgenland. Plusieurs milliers de Croates de l'arriere-pays dalmate (et des Bouches de Kotor et de l'Herzégovine) s'installent dans la région de Molise, meme avant la découverte de l'Amérique (en 1492), comme le confirment les mots utilisés pour certaines cultures que l'Europe a importées du Nouveau Monde, et pour lesquelles les Croates de Molise ne disposaient pas de vocables appropriés (pomme de terre, mais).

Avant sa chute, le royaume de Bosnie comptait 800.000 habitants. Un quart de siecle plus tard (en 1489), selon des estimations relativement fiables, sur l'ensemble du territoire actuel de la Bosnie-Herzégovine, il ne restait plus que 365.000 chrétiens et 50.000 musulmans. Les historiens et les démographes s'intéressent a cette disparition de pres de 50 % de la population croate autochtone.

Nombre de contemporains des événements attribuent la chute de la Bosnie a la soi-disant trahison des « chrétiens » (krstjani) de Bosnie et de Hum. Un document anonyme turc de 1465, dont une copie repose dans la bibliotheque Gazi-Husrevbeg a Sarajevo, révele que, deux ans auparavant, dans la région de Jajce, Mehmet II le Conquérant, avait accordé des terres « aux patarins qui avaient embrassé l'islam ». Ces musulmans de fraîche date, c'est-a-dire ces « chrétiens » (krstjani) islamisés, ont aidé l'armée chrétienne du roi croato-hongrois Mathias Corvin a reprendre la place forte, qui était d'une importance stratégique considérable. Quand Jajce retomba entre les mains des Turcs, le sultan ordonna de punir ces adeptes trop peu surs de la religion du Prophete par leur transfert dans des régions arides d'Anatolie, en Asie Mineure. Selon l'historien Dursun-Beg, lors de leur campagne militaire en Bosnie, les Turcs ont « emmené un si grand nombre d'esclaves que le meilleur des scribes ne pourrait les recenser ».

Malgré la Ahd-nama, par laquelle le sultan accepte que « les pretres bosniaques rentrent chez eux et s'installent en toute sécurité et sans crainte dans les territoires de l'Empire », les franciscains et la population catholique de Bosnie et d'autres régions croates sous domination ottomane souffrent de fréquents chantages et de lourds impôts, qui engendrent une émigration durable et une extinction progressive de l'identité nationale.

Des déplacements et des migrations de la population croate eurent aussi lieu a l'intérieur de l'Empire ottoman, par exemple au sud de Buda, dans le Banat et aux environs de Timisoara en Transylvanie. Deux rapports de 1667 destinés a la Propagande de Rome soulignent que parmi les catholiques de Karasevo, pour la plupart croates, qui étaient plus de mille, il ne se trouve ni des schismatiques ni des hérétiques, mais qu'en raison de leur pauvreté, il leur est impossible de réparer l'église locale.

Les deux principales raisons de ces migrations sont les suivantes : beaucoup d'habitants croates originaires des régions montagneuses de Bosnie-Herzégovine recherchent une terre plus fertile et plus riche dans des contrées désertées par leurs habitants a cause de la guerre, d'autres y sont amenés de force par les autorités turques, qui veulent ainsi faire cesser les rassemblements de catholiques et empecher d'éventuelles révoltes des chrétiens.

La vague d'islamisation en Bosnie et dans les régions de Croatie sous occupation ottomane fut la plus intense au XVIe et au début du XVIIe siecle. Dans ce processus d'islamisation de la Bosnie-Herzégovine prennent part non seulement les Croates mais aussi les Valaques orthodoxes immigrés et la population musulmane - soldats et fonctionnaires. Ils constituent la premiere structure de base dans le développement d'une urbanisation de type oriental de la Bosnie-Herzégovine.

Le 24 novembre 1536, l'éveque de Zagreb Simon Erdödy informe son ami Franjo Batthyany que les Turcs des sandjaks de Bosnie et de Smederevo garantissent la paix et le respect des droits acquis a tous les chrétiens qui accepteront le pouvoir ottoman. « Et j'ose affirmer », écrit Erdödy, « qu'apres la prise de Brod (…), plus de 40.000 personnes ont abjuré la religion chrétienne et que, tous les jours, innombrables sont ceux qui suivent leur exemple. Ils estiment qu'ils pourront mener ainsi une existence plus commode, quand reviendront les jours paisibles. Et nos sujets, ayant appris que les Turcs avaient proclamé la liberté, sont devenus fort agressifs. Je crains qu'un jour, les nobles comme les paysans ne déclarent unanimement leur fidélité aux Turcs, au point que, meme chez moi, je ne me sens plus en sécurité. » Une dizaine de jours plus tard (le 3 décembre 1536), l'éveque de Zagreb annonce a Ferdinand de Habsbourg que « le pauvre peuple, brisé par le désespoir devant tant de malheurs, hélas, adopte spontanément la secte de Mohamet, et renonce a la foi dans le Christ Sauveur, et que, meme ses propres serfs, dans ses propriétés autour de la forteresse de Sopja, l'abandonnent et reconnaissent le pouvoir ottoman ». Au plus fort de la campagne menée pour repousser les Turcs, la plupart des musulmans de la région vont se réfugier en Bosnie-Herzégovine et contribueront a accroître la concentration de la population musulmane dans ce pays.

Le jésuite Bartol Kasic, qui, en 1613/1614, parcourt la Slavonie, la Syrmie et une partie de la Bosnie, écrit que beaucoup de chrétiens dans ces régions « se sont turcisés », c'est-a-dire qu'ils se sont convertis a l'islam. Petar Mazarek, qui a visité la Syrmie, la Slavonie et la Bosnie jusqu'a Olovo, confirme cette information et souligne que, « sur le territoire de (Kraljeva) Sutjeska, au cours des dernieres années, entre six et sept mille âmes ont abjuré la religion (catholique) ». La rapide diminution du nombre de catholiques est attestée dans leurs rapports par les éveques de Bosnie Franjo Balicevic (1612) et Jeronim Lucic (1637), par les provinciaux franciscains Nikola Brajkovic et Martin Brguljanin et, dans ses écrits, par l'historien Filip Lastric et d'autres.

La Slavonie, a la veille de la guerre de libération (1683), compte a peu pres 220.000 habitants, dont 11.000 calvinistes (5 %), 30.000 orthodoxes (13,7 %), 73.000 catholiques (32,8 %) et 108.000 musulmans (48,5 %).

La libération de la Lika, de la Krbava, de la Slavonie et de la Syrmie bouleverse la structure de la population. Les musulmans se replient sur les territoires sous administration ottomane. Les régions historiquement croates sont occupées par les Croates, dont la plupart viennent de Bosnie-Herzégovine, mais aussi par une nombreuse population non catholique, qui, originaire de diverses parties des Balkans, s'est installée, sous la protection des Turcs, dans des régions originellement croates. Ainsi, 37.000 familles serbes, sous la conduite de leur patriarche Arsenije III Crnojevic, quittent le Kosovo, berceau de l'Etat médiéval serbe, et s'installent en Hongrie méridionale, c'est-a-dire dans l'actuelle Voivodine et sur le territoire de la Croatie.

Selon certaines estimations, les Croates catholiques étaient a peu pres 150.000 en Bosnie-Herzégovine, dans les dernieres décennies du XVIIe siecle. Ils ne seront qu'un peu plus de 25.000 en 1723. Le franciscain Andrija Siprasic écrit que, jusqu'en 1696, 100.000 Croates de Bosnie ont franchi l'Una et la Sava. Un an plus tard, apres la campagne manquée d'Eugene de Savoie en Bosnie, 40.000 catholiques sont encore arrivés en Slavonie. Avec le départ des musulmans et l'arrivée de Croates de Bosnie-Herzégovine, la structure nationale et religieuse de la Slavonie aurait été identique a celle qui prévalait avant les guerres ottomanes, si n'avait eu lieu l'immigration d'orthodoxes, qui voudront assimiler les catholiques de rite oriental (uniates) - meme par la force. C'est pourquoi, la proportion d'orthodoxes par rapport aux catholiques sera de 1 pour 3. La situation tres défavorable des Croates autochtones par rapport aux orthodoxes nouvellement installés en Syrmie sera quelque peu atténuée par l'immigration de Croates de Lika.