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ABRÉGÉ DE L’HISTOIRE POLITIQUE DE LA CROATIE

© Antoine Pinterović

PRÉHISTOIRE ET PROTOHISTOIRE

Dès l’origine, le territoire que bordent la Drave et le Danube au Nord, la Drina à l’Est et l’Adriatique à l’Ouest constitue une espace géographique - et ultérieurement géopolitique délimité. La civilisation néolithique présente en effet en Croatie trois aires nettement différenciées, mais non imperméables les unes aux autres: l'entre-Save-et-Drave (la Slavonie actuelle) ou la civilisation de Vučedol, celle de l'hinterland, la Bosnie actuelle) ou civilisation de Butmir, et celle des régions maritimes (la Dalmatie centrale) ou civilisation de Hvar.

Vers 1900 av.J.C., les régions croates voient le bronze remplacer le cuivre. Ce fait concorde avec le début d'une série de migrations qui ne prendront fin qu'avec l'installation des Celtes au Ve siècle av.J.C.

C'est d'abord l'installation des Illyres (1200-500), contemporaine de celle des Doriens en Grèce, et qui signifie d'abord l'importation du fer, mais signifie également plutôt pénétration culturelle qu'invasions guerrières. Les Celtes ou "peuple du champ des urnes" qui pénètrent sur le sol croate aux environs de 500 av.J.C, soit en s'imposant militairement (là où les autochtones résistent: la ruine de la "Halstatt-Kultur" de Glasinac), soit pacifiquement par d'intenses relations commerciales (la "Halstatt-Kultur" de Ripač). Il faut y ajouter la colonisation grecque à la même époque, précédée par celle des Phéniciens, sous Dénys Ier de Syracuse, qui jettera les bases de la fondation des principales cités côtières dalmates: Issa (Vis), Pharos (Hvar), Dimos, Héraclée, Tragurion (Trogir), Epethion, Asseria, Barbaria, Corcyre Noire (Korčula), Epidaure (Dubrovnik)...

La "pacification" romaine de l'Illyrie (Croatie actuelle) fut une des plus ardues que Rome ait dû entreprendre dans son histoire.

L'activité pirate des corsaires de la tribu illyrienne des Ardiéiens sous le règne de la reine Teuta (231 av.J.C.) ouvre les hostilités. Plusieurs expéditions seront nécessaires avant que Servius Fulvius Flaccus n'eut réussi en 135 av.J.C. à réduire les Ardiéiens par des moyens particulièrement cruels et à les déplacer dans l'hinterland. Mais la tribu des Delmates ou Dalmates (qui donnera son nom à la région) reprend le flambeau et il s'en suivit une série de guerres sanglantes (entre 155 et 27 av.J.C.) au cours desquelles deux armées romaines - dont une de César en 50 - furent écrasées. C'est Auguste achève la pacification de l'Illyrie en soumettant en 35 les Iapodes et en 34 définitivement les Delmates, et il remet en 27 l'Illyrie au Sénat.

HISTOIRE MÉDIÉVALE

L’établissement

Aux environs de 630, de leur propre initiative ou - plus vraisemblablement - à l’invitation du basileus Héraclius, un certain nombre de tribus croates (sept, selon la légende) en provenance de la haute Vistule franchissent les Carpates et s’installent comme fédérés de l’Empire d’Orient en Illyrie occidentale (Pannonie et Dalmatie).

L’origine

L’origine du nom Croate (en croate: Hrvat) reste une énigme historique. Elle n’est en tout cas pas slave. Plusieurs hypothèses ont été avancées, mais la plus vraisemblable reste la "thèse iranienne" qui fait dériver ce vocable de l’ancien iranien hu-ur-vatha, dont le signifié précis reste également controversé. Des tribus de cavaliers iraniens, en provenance de l’actuel Afghanistan, se seraient installées au Ve siècle dans la région de la haute Vistule (la Galicie) où elles furent rapidement slavisées.

L’évangélisation

L’évangélisation et la christianisation, inaugurées par Jean de Ravenne chargé par le pape Jean IV, lui-même originaire de Dalmatie, de restaurer l’antique archevêché de Salone (Split), furent rondement menées conjointement par les missionnaires des cités côtières romanes et par les missionnaires francs du patriarcat d’Aquilée.

La situation géopolitique et culturelle

A la lisière des zones d’influence politique de l’Empire d’Orient et du nouvel Empire d’Occident restauré par Charlemagne, la Croatie sera rapidement entraînée dans les conflits et les guerres entre les deux empires, et restera, tout au long de son histoire, un "théâtre de guerre" des grandes puissances de l’époque: Allemagne, Venise, Byzance (remplacée ultérieurement par l’empire ottoman et, à plus longue échéance, par les rivalités d’intérêt entre les grandes puissances européennes dans les Balkans).

Dès la défaite et la destruction de l’État avar en 799, la Croatie panonienne (Slavonie actuelle) et, un peu plus tard, la Croatie méridionale, dite aussi "Croatie Blanche" sont soumises manu militari à l’autorité du margrave de Furlande. Cette situation est consacrée juridiquement par la Paix d’Aix-la-Chapelle (812) mettant fin à la guerre avec l’Empire d’Orient qui avait refusé de reconnaître le titre impérial à Charlemagne. La Croatie méridionale (dalmate, "Blanche") est rétrocédée aux Francs, alors que Byzance conserve la souveraineté sur la Dalmatie côtière de population romane et constituée de trois îles - Osor, Krk et Rab - et cinq cités: Zadar, Trogir, Split, Dubrovnik et Kotor. Après les guerres entre l’empire franc et les Bulgares (qui avaient envahi la Syrmie et la Croatie panonienne) (827-829), le margraviat de Furlande est supprimé, la Croatie méridionale est soumise à l’autorité du roi d’Italie et la Croatie panonienne, après sa reconquête par les Francs en 838, à l’autorité du roi d’Allemagne. On peut lire aisément déjà dans ces événements les prémices du destin politique ultérieur de la Croatie, partagée entre les zones d'influence italienne et germanique.

Deux événements vont parachever le tableau de la situation géopolitique de la Croatie. D’une part, l’essor de Venise et ses tentatives de s’assurer la maîtrise de la navigation dans l’Adriatique et spécialement le long de sa côte orientale (croate). D’autre part, l’apparition d’une nouvelle population de guerriers mongoles dans la plaine danubienne: les Magyars ou Hongrois (896).

Les guerres victorieuses que mènent les princes croates Mislav (ca 840) et surtout Domagoj (864-876), soutenus par les corsaires narentais, aux Vénitiens assureront une paix maritime relative à la Croatie pendant un siècle: la Sérénissime payera pendant cent ans au souverain croate un droit annuel de navigation libre le long de la côte croate.

C’est sous le règne de Branimir (879-892) que la Croatie se libère définitivement, de facto sinon de iure, de la vassalité vis-à-vis du royaume franc d’Italie, autant que de celle vis-à-vis du basileus. L’évêché croate de Nin (Nona) est soumis à l’autorité de l’évêque de Rome.

Ayant refoulé les Magyars au-delà de la Drave, le prince Tomislav (910-928) unit la Croatie panonienne à la Croatie Blanche, se fait acclamer roi aux environs de 925, et reçoit du basileus, avec le titre de proconsul, l’administration des cités dalmates. Suivants les information du basileus Constantin Porphyrogénète, son contemporain, il aurait disposé d’une armée de 100 000 fantassins et de 60 000 cavaliers, ainsi que d’une flotte de guerre de 80 grands navires (40 hommes) et de 100 petits navires (10 à 20 hommes), ce qui représente, d’après le byzantinologue Rambaud, une population d’environ un million et demi d’habitants, à savoir autant que l’Angleterre de l’époque! C’est également sous le règne de ce prince que l’archevêché métropolitain de Salone-Split regagne définitivement le giron de l’église de Rome, avec, en contrepartie, l’obligation et la suprématie de la liturgie latine sur la liturgie glagolitique croate traditionnelle.

La dynastie "nationale"

C’est le prince Trpimir (ca 845-864) qui est considéré comme le fondateur de la dynastie "nationale" croate. Reconnaissant l’autorité du roi franc d’Italie, il se nomme cependant "par la grâce de Dieu, prince des Croates": c’est la première mention historique (852) du nom croate dans un document. C’est à son invitation et grâce à sa donation que les moines bénédictins s’installent pour la première fois sur le sol croate à Rižinice en 845, d’où ils vont bientôt essaimer dans tout le pays.

Le principal chancre des familles régnantes "barbares" de cette époque, à commencer par la plus fameuse, celle des Carolingiens, fut le droit de succession, basé sur le droit coutumier ancestral de séniorat, que divers souverains européens, encouragés du reste par l’Église, qui cherche à pouvoir appuyer son action missionnaire sur un pouvoir stable, tentent tant bien que mal de remplacer par le droit de succession par primogéniture qui leur paraît entraîner moins de contestations et donc moins de conflits, la plupart du temps armés du reste. Et le pire, c’est que ces véritables guerres civiles entraîneront immanquablement des interventions des puissances extérieures (voisines), tentées de jouer le rôle de l’arbitre du conflit.

La dynastie croate n’échappe pas à cette règle. C’est le successeur de Tomislav, Krešimir I (935-945) qui inaugure la série, la rivalité entre ses deux fils, Miroslav (945-949) et Mihajlo KrešimirII (949-969) ayant entraîné une guerre civile qui coûta à la Croatie la perte des cités dalmates et l’affaiblissement de sa puissance militaire.

Cette situation à peine rétablie sous le règne de Stjepan Držislav (969-995) qui, s’alliant au grand basileus Basile II contre le tsar bulgare Samuel, reçut non seulement avec le titre d’éparque et de patrice impérial, de nouveau l’administration des cités dalmates, mais aussi - pour la première fois dans l’histoire - les insignes royaux et le titre de "roi de Croatie et de Dalmatie" (988), une nouvelle guerre civile éclata entre son fils aîné Svetoslav Suronja (995-1000) et ses frères cadets, Krešimir III (1000-1030) et Gojislav (1000-1020). L’issue de ce conflit fut encore plus désastreuse que lors de la première manche au Xsiècle. L’"arbitre" de ce conflit fut certes le moins impartial qui se puisse imaginer: Pietro Orseolo II, un des plus grands doges de l’histoire de Venise! Il fit payer cher son alliance à Svetoslav: il récusa le tribut de libre navigation que Venise payait au souverain croate depuis un siècle, annexa les cités dalmates avec l’autorisation du basileus, et amena son fils Stjepan à Venise comme otage. Ce dernier épousera la fille du doge, Hicela - union qui jettera les fondements du rameau slavonien de la dynastie croate, lié ultérieurement par d’autres liens matrimoniaux à la dynastie hongroise des Arpadiens, ce qui créa, en fait, les bases de la future union croato-hongroise (voir l’arbre généalogique de la succession de Croatie). Les cadets furent contraints, de leur côté, à reconnaître de nouveau, après plus d’un siècle d’indépendance, l’autorité du basileus sur la Croatie.

Le troisième acte de ce drame de la succession allait se jouer une centaine d’années plus tard seulement, mais il allait cette fois se terminer - comme une véritable tragédie - par une perte de la souveraineté, sinon de l’indépendance, pour la Croatie.

Les successeurs de Krešimir III, Stjepan I (1030-1058), et surtout Petar Krešimir IV (1058-1074), réussissent sans doute à rétablir la situation (notamment en récupérant l’autorité sur les cités dalmates en 1069 et en l’élargissant sur la Bosnie). Mais n’ayant pas de descendant direct, Petar Krešimir désigne son neveu Stjepan comme successeur. Une période de troubles s’installe à la mort du grand roi. Le successeur désigné est contraint à la retraite au monastère, un roi croate, dont les historiens ne parviennent pas à établir l'identité, est amené en captivité lors d’une incursion dans les affaires croates du comte normand Haming Guiscard, comte de Giovinazzo, à l’initiative du Saint-Siège. Et c’est finalement un descendant des Trpimirides de Slavonie, Démétrius Zvonimir (1076-1089) qui est couronné "roi de Croatie et de Dalmatie" par le légat du pape, Gébison, dans la basilique de Salone (début octobre 1076).

Le fils unique de Démétrius Zvonimir, Radovan, étant décédé en bas âge, la guerre civile de succession reprend de plus belle. Après le bref intermède du règne Stjepan II (1089-1090), déplacé du monastère au trône, une partie des Croates se groupe autour du champion de la cause "nationale", Pierre, vraisemblablement de la fratrie des Snačić (1093-1097), une autre partie se groupe autour du souverain narentais Sloviz (Slavac), et une troisième soutient le droit "héréditaire" de succession de la veuve de Démétrius Zvonimir, Hélène dite "Lijepa" (=la Belle), soeur du roi de Hongrie, Ladislas. Fort de son "droit héréditaire", Ladislas envahit la Croatie en 1091, alors que le basileus Alexis, profitant de l’occasion, récupère de nouveau les cités dalmates. Il fait davantage. Inquiet de l’incursion hongroise en Croatie, il incite ses "fédérés", les Coumans, à envahir la Hongrie, ce qui va stopper momentanément l’invasion hongroise. Ladislas se contente de la Croatie panonienne (septentrionale). Il y désigne comme roi son neveu Almos, fonde en 1094 l’évêché de Zagreb, jetant ainsi les bases du futur royaume de Slavonie, ce qui scinde de nouveau administrativement la Croatie après plusieurs siècles. Succédant en 1095 à son oncle Ladislas, Coloman I (1102-1116), décide en 1097 d’en finir définitivement avec la Croatie. L’armée croate est défaite à la bataille de Gvozd, au cours de laquelle périt Pierre, le dernier roi croate de souche. Ce n'est que quelques années après que Coloman décide de négocier sa "succession" avec les Croates. Sur la Drave, les représentants des douze principales tribus croates reconnaissent Coloman comme roi légitime de Croatie et de Dalmatie; en contrepartie, le roi ratifie les anciens privilèges des magnats croates, les statuts des cités dalmates. Ce traité de 1102 est connu sous le nom de Pacta conventa, conservé sans doute dans des transcriptions tardives et dont l'authenticité sera contestée par certains historiens, mais il vaudra néanmoins pendant huit siècles comme charte juridique de base dans les relations entre la Croatie et la Hongrie. Coloman est alors couronné solennellement comme roi de Croatie et de Dalmatie dans la ville royale de Belgrade-sur-mer, événement qui va lier le sort de la Croatie à celui de la Hongrie pendant huit siècles! Malheureusement, ce même fléau qui rongeait la dynastie croate des Trpimirides - les querelles dynastiques à propos du droit de succession - allait également infester les deux siècles les Arpadiens, donnant souvent l’occasion aux puissances voisines de s’immiscer dans les affaires hongroises.

Les Arpadiens

Il faut insister dès maintenant sur le fait que, dans l’optique médiévale où la notion moderne d’"État national" n’existait pas, le royaume de Hongrie - le regnum Hungariae -, qui englobait également la Croatie et la Dalmatie, était considéré comme une notion purement juridique dont les grands féodaux croates et les cités dalmates s’accommodaient parfaitement.

Coloman Ier arracha, avec l’accord de Byzance, aux Vénitiens la souveraineté sur les cités dalmates, mais lors du conflit avec le basileus Alexis Comnène, les Vénitiens reprirent en 1115 Zadar, Belgrade-sur-mer, et l’archipel du Quarner. Sous le règne de son fils Etienne III (1116-1131), ils obtinrent également l’allégeance des autres cités dalmates. Si le roi Etienne réussit à un moment à récupérer les cités dalmates, à l’exception de Zadar, le doge Domenico Michielli les reconquiert aussitôt en faisant raser la ville croate de couronnement, Belgrade-sur-mer, au raz des fondations, en 1125. La cité ne s’en remettra jamais plus. L’enjeu des guerres entre Venise et le royaume hungaro-croate fut surtout la possession de Zadar, la cité dalmate la plus opulente.

Béla II l’Aveugle (1131-1141), fils d’Almos reprit les cités dalmates à l’exception de Zadar (1133); en 1138, il s’empara de la Bosnie, qui fait partie depuis lors du titre des rois de Hongrie sous le nom de Rama.

Outre avec Venise, les Arpadiens eurent aussi maille à partir avec Byzance. Intervenant dans les querelles dynastiques de la couronne hongroise, le dernier grand basileus, Emmanuel Comnène, réussit en 1167 à s’emparer de la Bosnie, de la Croatie méridionale et de toutes les cités dalmates à l’exception de Zadar; de la Syrmie et d’une partie de la Voïvodine actuelle (la Bacska). La mort du dernier grand basileus (1180) marque la fin définitive de l’hégémonie byzantine dans les Balkans.

Béla III (1172-1196), élevé à la cour de Byzance, prend le pouvoir en Croatie à la mort de son père d’adoption, le basileus Emmanuel Comnène (1180). Il reprend les cités dalmates aux Vénitiens et reçoit l’allégeance du ban Kulin de Bosnie et du prince Miroslav de Chulmie (Herzégovine actuelle). C’est ce souverain qui a réussi à imposer définitivement la primogéniture comme droit de succession au trône. Il a par ailleurs favorisé en Croatie, par des donations, l’extension du système féodal au détriment de l’ancien système des fratries.

Les querelles dynastiques de son fils Éméric (1196-1204) avec son frère cadet André fournir l’occasion propice à un autre grand doge, André Dandole, de s’emparer en 1204 de Zadar en manipulant les chefs désargentés des croisés français que Venise devait transporter à Byzance, et ce malgré l’interdit prononcé contre le doge par le pape.

Son successeur, André II (1205-1235), pour respecter les dernières volontés du défunt roi, dut renoncer à tous ses droits sur Zadar en guise de dédommagement pour le transport de ses troupes vers la Terre Sainte. L’expédition (1217-1218) fut cependant un désastre. Lasse de son gouvernement capricieux et dispendieux, la petite noblesse s’insurgea et contraignit ce souverain à promulguer en 1222 la fameuse "Bulle d’or" qui limitait drastiquement le pouvoir absolu du souverain en autorisant explicitement la noblesse à se soulever par les armes contre le souverain s’il ne respecte pas la loi. On la compare souvent à juste titre à la "Magna Charta Libertatum" anglaise. Elle servira en tout cas de charte de couronnement des rois hungaro-croates jusqu’à Joseph II au XVIIIe siècle.

A partir de Béla IV (1235-1270), certainement le souverain le plus capable de la maison des Arpadiens, les souverains hungaro-croates ne pratiquent plus désormais un couronnement séparé pour la Croatie. Le duc Coloman, duc souverain du royaume croate, soumet la Bosnie (1237) et tente d’ériger sans succès Zagreb en archevêché.

Cependant, l’événement le plus remarquable de ce règne fut l’invasion de la Hongrie et de la Croatie par les cavaliers mongols du grand khan Ögödei. Pratiquant une tactique éprouvée avec succès en Moscovie et en Pologne (capturer et tuer le souverain pour déstabiliser le pays), ayant défait l’armée des chevaliers hongrois sur la Sajö, ils poursuivent le roi, sa suite et les restes de l’armée en Croatie, incendiant au passage Zagreb, jusqu’à la côte dalmate où le roi ne dut son salut qu’en embarquant sur un navire en rade de Trogir. Mais l’annonce de la mort du grand khan contraignit bientôt les armées mongoles de Batu-khan et de Sübötei à évacuer l’Europe centrale, pour se rendre à l’élection du nouveau grand khan à Karakoram.

Cette chevauchée dévastatrice eut pour conséquence immédiate la création de nombreuses de "villes franches royales" (Zagreb en 1242, Križevci en 1252 et Bihać en 1264), soustraites ŕ la juridiction des seigneurs féodaux, de forteresses, et même d’églises fortifiées, dont la cathédrale de Zagreb est certainement un des fleurons européens.

Ce souverain divisa administrativement la Croatie en "royaume de Croatie et de Dalmatie" et en "royaume de Slavonie", le ban (vice-roi) de "toute l’Esclavonie" (totius Sclavoniae) ayant la préséance sur le ban croato-dalmate.

En 1248, le pape Innocent IV, accorda à l’évêché de Senj (Segna) le droit de pratiquer la liturgie slavonne glagolitique, issue heureuse d’une lutte de trois siècles contre la mainmise absolue de la liturgie latine dans l’Église croate.

Les guerres civiles reprirent de plus belle sous le règne des derniers Arpadiens, Étienne V (1270-1272) et Ladislas IV (1272-1290). Et l’histoire de se répéter une fois encore!

 L’autorité du dernier Arpadien, André III dit le Vénitien (1290-1301) fut contestée par une partie des grands hongrois et surtout croates. A l’initiative de Marie de Naples, soeur de Ladislas III, qui revendiquait la succession du trône hungaro-croate pour son fils Charles Martel (voir l’arbre de succession de la Croatie), les puissants princes croates de Bribir, qui avaient obtenu la dignité de ban à titre héréditaire pour leur famille, font couronner à Zagreb d’abord, en 1300, comme roi de Croatie et de Dalmatie, le fils de Charles Martel, Charles-Robert, et, après une décennie de guerre civile, au cours de laquelle il fut mis en balance avec deux autres prétendants au trône hongrois, Ladislas de Bohême et Othon de Bavière, à Albe Royale, en 1310 seulement, comme roi de Hongrie, de Croatie et de Dalmatie, avec l’assentiment alors de la majorité des notables hongrois également.

Les Angevins

La nouvelle dynastie perpétuera sur le nouveau trône la politique capétienne traditionnelle du renforcement du pouvoir central (royal) et de la restriction des prérogatives des grands du royaume. Le règne des Angevins se caractérise par une politique absolutiste et centraliste et donc des convocations rarissimes des États généraux (deux fois en quelque quatre-vingts ans: 1342, 1351!), les décisions politiques se prenant - à l’instar de leurs cousins français - au sein d’un conseil royal (consilium regium) composé de prélats et de notables.

Charles-Robert I (1301-1342) parvient en 1322 seulement à s’emparer du ban Mladen de Bribir, qui régnait pratiquement en souverain absolu sur la Croatie et une bonne partie de la Bosnie actuelle, et à rétablir l’autorité royale en Croatie. Le ban de Bosnie Étienne Cotroman en profita pour annexer à la Bosnie les Pays du Ponant.

Son fils, Louis I dit le Grand (1342-1382) fut certainement le seul souverain hungaro-croate qui eut pour ambition de faire du royaume de Hongrie une grande puissance européenne. Il mâta d’abord les princes Nelipić, qui lui remirent leur forteresse de Knin en 1345, et les princes de Bribir en 1357, qui reçurent, en contrepartie de leur castrum d’Ostrovica, Zrin en Slavonie, d’où leur nom ultérieur de Zrinski ou Zrinyi (en hongrois), et rétablit de la sorte l’autorité royale dans toute la Croatie. C’est par le mariage avec Élisabeth Cotroman, la fille du ban de Bosnie que lui échoit la Chulmie (l’Herzégovine occidentale actuelle). Dans une guerre éclair contre Venise, conclue par la paix de Zadar en 1358, il récupéra toute la Dalmatie, contraignit le doge à abandonner le titre de "duc de Croatie et de Dalmatie" et obligea Venise à lui promettre la construction d’une flotte de guerre, promesse que la Sérénissime ne remplira évidemment jamais! La République de Saint-Blaise (Dubrovnik) le reconnut aussitôt comme son seigneur et il lui accorda le droit de porter l’écusson royal. En 1366, il arrachea à Uroš IV de Serbie la région de la Mačva et contraignit son allié, le ban de Bosnie Étienne Tvrtko, qui s’était rebellé contre la Hongrie, à reconnaître de nouveau son autorité; il obligea aussi le tsar bulgare Sracimir à lui faire allégeance en échange de sa liberté personnelle. En 1370, encore une fois à la faveur des liens matrimoniaux, il devint roi de Pologne, régnant désormais sur un pays qui s’étendait de la Baltique à l’Adriatique.

L’oeuvre politique ne survécut pas, hélas, à son auteur qui n’avait que deux filles, Marie (1382-1395) qui devint reine de Hongrie et de Croatie sous l’égide de sa mère Élisabeth de Bosnie, et Hedvige qui devint reine de Pologne et qui allait, en épousant ultérieurement Jagiello, le grand duc de Lithuanie, fournir à la Hongrie et à la Croatie ses derniers rois avant que les Habsbourgs n’eurent monté sur le trône hungaro-croate en 1527 (voir l’arbre de succession de la Croatie).

Cette succession féminine va entraîner de nouvelles querelles dynastiques et de sanglantes guerres civiles. Les mécontents (Ivaniš Horvat et l’évêque Paul de Zagreb) introduisent en Croatie et en Hongrie un proche parent du défunt roi, Charles de Durazzo (1385-1386), bientôt assassiné par la reine douairière Élisabeth et son complice, le palatin hongrois Gorjanski. Cet assassinat coalisa à présent tous les adversaires de la reine déchue (Marie) qui avait entretemps épousé l’empereur Sigismond de Luxembourg, un allié de taille!

Sigismond de Luxembourg (1387-1437), souverain rusé et sans scrupules, dès son élection comme roi de Hongrie et de Croatie, accourt au secours de son épouse emprisonnée par les mécontents à Novigrad-lez-Zadar, sans pouvoir empêcher le roi de Bosnie, Étienne Tvrtko (1354-1391), beau-frère du défunt Louis I d’Anjou, de s’emparer, grâce à l’appui des grands féodaux mécontents, de presque toute la Croatie méridionale et de se faire couronner en 1390 "roi de Croatie et de Dalmatie", tentative éphémère, car il meurt l’année suivante déjà. Comme ce grand monarque bosniaque s’était déjà fait couronner "roi des Serbes et de Bosnie" (1377) grâce à ses liens familiaux avec les Némanides serbes, certains historiens eurent tendance à exagérer l’importance de cet événement en y croyant déceler la préfiguration de la future Yougoslavie! Anachronisme pur, bien entendu, la notion moderne d’un État national étant inexistante au XIVe siècle, mais l’intention idéologique manifeste d’une telle interprétation nous paraît aujourd’hui beaucoup moins innocente!

Sigismond s’attelle à présent à mater les magnats rebelles. Signant un armistice avec son vassal bosniaque Étienne Dabiša, successeur du roi défunt, il défait les coalisés à Dobor (1393), mais subit, à la tête d’une armée européenne, une cuisante défaite dans la bataille de Nicopolis (1396) contre les Turcs. Cet événement ouvre définitivement la porte des Balkans aux Turcs.

Comme il l’avait déjà pratiqué avec Jean Huss, il convoqua les princes rebelles aux États généraux à Križevci, soit-disant en vue d'une réconciliation, mais trompant leur bonne foi, il les fait tous exécuter. Cette forfaiture détermina les autres barons à fomenter une nouvelle rébellion sous la conduite du puissant seigneur bosniaque des Bas-Pays, Hrvoje Vukčić Hrvatinić. Ils réussirent même à se rendre maîtres de la personne de l’empereur et l’emprisonnent à la forteresse de Višegrad, mais ils le relaxent et se réconcilient avec lui grâce à la médiation du prince palatin Gorjanski, ce qui ne les empêche pas, avec l’appui de certains barons hongrois mécontents, de couronner à Zadar en 1403 comme roi de Hongrie, de Croatie et de Dalmatie, Ladislas de Naples, fils du défunt Charles de Durazzo. Il n’en fallut pas moins de quatre expéditions, dont la dernière fut organisée comme croisade, pour en venir à bout des rebelles et contraindre leur chef, le duc Hrvoje, qui avait même appelé les Turcs à la rescousse, leur donnant ainsi une occasion rêvée de s’immiscer dans les affaires bosniaques, à lui faire allégeance.

L’infortuné Ladislas de Naples commit alors un acte indigne: il vendit en juillet 1409 aux Vénitiens pour cent mille ducats ses possessions dalmates, ainsi que tous ses droits sur la Croatie et la Dalmatie. Malgré deux guerres que Sigismond fera aux Vénitiens à cause de la Dalmatie (1411-1413 et 1418-1420), en moins d’une décennie (1420), Venise aura obtenu l’allégeance de toutes les cités dalmates à l’exception de Raguse (Dubrovnik). La perte de la Dalmatie représente un des événements les plus dramatiques de l’histoire croate depuis la perte de "l’indépendance" en 1102 (Šišić). La perte de la Dalmatie représente la perte de cette base sur laquelle reposait toute l’importance de l’État croate dans cette partie de l’Europe. A partir de ce moment, le centre de gravité politique de la Croatie va se déplacer vers Zagreb et le Nord en général.

A la mort de Sigismond, les États généraux de Hongrie et de Croatie élisent comme roi Albert d’Autriche (1438-1439), mais qui meurt rapidement de peste aux cours des préparatifs d’une expédition contre les Turcs. Les conflits de succession reprennent aussitôt. La majorité des magnats hongrois et croates soutint le parti du roi de Pologne Vladislas I (1440-1444), la minorité, Ladislas, le fils posthume d’Albert d’Autriche. Le sultan Amurat II profita de la guerre civile pour investir, mais sans succès, Belgrade. Après avoir passé un accord de succession avec la mère de Ladislas, Vladislas défit les Turcs à Kunovica et conclut la paix en 1444 à Szeged, qui délivra pour un temps la Serbie de la domination turque. Mais il périt en 1444 déjà, à la bataille de Varna, lors d’une nouvelle expédition contre les Turcs encouragée par le légat pontifical Cesarini.

Suivant l’accord passé avec la reine douairière, c’est Ladislas V dit le Posthume (1445-1457) qui lui succède. Encore mineur, c’est le légendaire pourfendeur de Turcs, le capitaine Jean Hunyady, qui fut nommé gouverneur du royaume. A la majorité de Ladislas, il fut nommé capitaine suprême des armées royales. En 1456, il fit subir une cuisante défaite à Belgrade au sultan Mahomet II.

HISTOIRE DES TEMPS MODERNES

Le roi roturier

A la mort de Ladislas, les États généraux hongrois et les États croates élirent alors comme roi de Hongrie, de Croatie et de Dalmatie le fils de Jean Hunyady, Matthias I dit Corvin (1458-1490) à cause de ses armoiries "parlantes" qui portaient comme meuble un corbeau. Autant la personnalité que le règne de ce souverain constituent à tous égards une parenthèse et un exception en cette fin du bas moyen âge hongrois et croate.

D’origine roturière roumaine, champion en arts martiaux, esprit curieux et amateur des arts et des lettres, parlant plusieurs langues, organisateur né et stratège hors pair, il excellait autant dans la conduite des affaires que dans l’art de la guerre et dans la protection et la promotion des arts et des lettres. Il réunit à la cour de Bude une pléïade d’écrivains, d’architectes et de peintres croates et italiens qui ont éternisé leur activité dans le fameux palais de Bude, ainsi que dans la célèbre bibliothèque Corviniana. On peut considérer sans exagérer les quelque trente ans de son règne comme le début des temps modernes, de l’humanisme et de la Renaissance en Croatie et en Hongrie.

Sur le plan politique, après un conflit avec Frédéric III d’Autriche, il passa à Wiener Neustadt un accord de succession avec ce dernier, ce qui assurait le droit de succession du trône hungaro-croate aux Habsbourgs. Il arracha au sultant Mahomet II, qui venait de s’emparer de la Bosnie (1463), la forteresse de Jajce et organisa deux marches (banats) contre les incursions turques dans la Bosnie septentrionale. Dans la guerre avec le roi de Bohême Goerges Podebrad, il obtint parla paix d’Olomouc (1479), la Moravie, la Silésie et la Lusace. Reprenant la politique centralisatrice de ses prédecesseurs angevins, il envoya le ban Blaise Podmanicky contre les puissants seigneurs croates Frankopan (le siège de Senj en 1469), mais Jean Frankopan préféra céder les restes de son domaine, la dernière île croate de l’Adriatique, Krk (Veglia), aux Vénitiens plutôt qu’à son suzerain légitime.

Souverain épris du sens de la justice et de l’honneur, le roi Matthias était devenu rapidement, dans le souvenir populaire, une figure légendaire à l’instar d’un Saint Louis IX en France ou d’un Frédéric Barberousse en Allemagne, qui ne fait que "dormir" quelque part dans le Harz, mais qui se réveillera un jour pour rétablir la justice dans son pays!

Les derniers rois croato-hongrois

A la mort du grand roi, les États généraux de Hongrie et de Croatie eurent recours aux derniers descendants angevins polonais, Vladislas II Jagelon (1490-1516) et Louis II (1516-1526). Règnes malhereux de souverains faibles.

Dès son accession au trône, Vladislas renouvelle l’accord du succession au trône de Hongrie et de Croatie de son prédecesseur avec l’empereur Maximilien, le fils de Frédéric III. Contraint par les grands à supprimer les impôts spéciaux en raison du danger turc, le royaume est en faillite financière, incapable de lever une armée pour secourir l’armée croate qui subit une cuisante défaite par les Turcs en 1493 dans la plaine de Corbavie où périt la fleur de la chevalerie croate. Les bans croates en sont réduits à demander secours et assistance à l’empereur et au pape. Pour contrer cette évolution des événements, le palatin hongrois Étienne Zapolye, pour tenter d’assurer le trône à son fils Jean, fait adopter aux États généraux, avec l’appui de la petite noblesse rebelle, une loi interdisant l’accession au trône d’un étranger (1505), mettant ainsi en place les enjeux d’une nouvelle guerre civile de succession. Par mesure de rétorsion, le roi ratifie une troisième fois le droit de succession des Habsbourgs au trône de Hongrie et de Croatie, en le confirmant par les fiançailles réciproques entre ses enfants, Anne et Louis, et les petits enfants de l’empereur, Ferdinand et Marie.

Son successeur, Louis II, eut encore moins de chance. Ayant accédé au trône à l’âge de dix ans, le royaume fut dirigé par des régents incapables qui approfondissaient la crise financière et l’anarchie générale, aggravée par le début des dissensions de succession avec le parti de l’anti-roi Jean de Zapolye. Les Turcs s’emparèrent de Belgrade (1521), de Knin et de Skradin (1522). Le ban de Croatie, Petar Berislavić périt à la bataille de Korenica (1520). Les États généraux croates réunis à Križevci exigèrent la sécession d’avec la Hongrie et l’élection de Ferdinand de Habsbourg comme roi de Croatie et de Dalmatie. Le 29 août 1526, l’armée hongroise, dans laquelle se trouvaient aussi des troupes croates de Slavonie, fut battue par les Turcs dans la plaine de Mohacz.

Les Habsbourgs

La vacance du trône entraîna une nouvelle guerre civile au pire des moments de l’histoire des deux royaumes. La majorité des magnats hongrois, suivie par les Croates de Slavonie, s’appuyant sur l’article de 1505 interdisant l’accession au trône à un étranger, élit comme roi Jean Zapol (1526-1540). Une infime partie des dignitaires et certains comitats de l’Ouest élurent quelques jours après (le 17 novembre) à Presbourg Ferdinand de Habsbourg, suivis en cela par la majorité de la noblesse et du clergé croates, qui, réunis en États généraux, le 1er janvier 1957 à Cetin, élurent également Ferdinand comme roi de Croatie et de Dalmatie. Ils écrivirent fièrement au nouveau roi qui s’était engagé à respecter les privilèges spécifiques du royaume croate et à entretenir une armée permanente de 1000 cavaliers et de 200 fantassins: "Que votre Majesté sache qu’on ne peut trouver dans l’histoire qu’un seigneur se fut rendu maître de la Croatie par la force. Après le décès de notre dernier roi Zvonimir de bienheureuse mémoire, nous nous sommes joints de notre plein gré à la sainte couronne du royaume de Hongrie et, après cela, à votre Majesté."

Les armées de Jean Zapol furent défaites à Tokay, ce qui l’obligea à demander l’appui de Soliman le Magnifique qui le reconnut comme roi moyennant le payement d’un tribut de vassalité et investit Vienne en 1529, mais sans succès. Lors de ces guerres, la Croatie perdit successivement les gouvernements de Licca et de Corbavie (1528), Požega en Slavonie (1537), et en 1537, la forteresse de Klis, ce qui signifiait la perte de toute la Croatie méridionale au sud du mont de Velebit. Dès la bataille de Mohacz, la République de Saint-Blaise (Dubrovnik) se mit sous la "protection" de la Sublime Porte, moyennant un tribut annuel d’allégeance qui lui garantira l’indépendance pendant près de trois siècles.

Ferdinand tenta de passer un accord de succession avec l’anti-roi Jean Zapol (1538), pour couper court à la guerre civile, dont ces royaumes n’avaient certes pas besoin à ce moment, mais cet accord resta sans suite, car, dès la mort de Jean Zapol, ses conseillers, dont le cardinal Martinusius (Utissinovich) appelèrent de nouveau à la rescousse le sultan pour assurer l’héritage du fils mineur de Jean Zapol, Jean Sigismond. Soliman le Magnifique accorda à Jean Sigismond la Transsylvanie jusqu’à la Tisza, mais il organisa la partie conquise de la Hongrie entre la Tisza et le lac Balaton, ainsi que la Slavonie, en pachalik turc (1541).

Après une tentative militaire infructueuse, Ferdinand signa un trève de cinq ans avec Soliman (1547), mais les hostilités reprirent dès 1551, après l’assassinat du cardinal Martinusius par les émissaires de Ferdinand. La Croatie perd au profit des Ottomans Virovitica et Čazma (1552) et, en 1556, Kostajnica et Novi s/Una. Ferdinand demanda alors une nouvelle trêve en 1562.

Dès le début de son règne en Croatie, en Hongrie et en Bohême, sous l'influence de ses conseillers allemands, juristes spécialisés en droit romain, Ferdinand Ier poursuivra la politique absolutiste et centralisatrice inaugurée déjà par son père Maximilien et dont les innovations principales étaient: la rémunération des fonctionnaires d'État en numéraire et plus par des donations; la séparation des affaires financières des affaires politiques et judiciaires, et enfin, la gestion collégiale des compétences qui assurera, par une surveillance mutuelle, une administration fiable. Ne convoquant les États généraux que contraints et forcés par des circonstances politiques exceptionnelles, les souverains habsbourgeois géreront leurs États à partir d'institutions centrales créées dès le 1er janvier 1527 par le premier Habsbourg croato-hongrois: un Conseil secret qui s'occupe des affaires extérieures et des questions générales de politique intérieure et un Conseil de la Cour pour l'administration centrale et les affaires judiciaires, les décisions des deux corps étant soumis à l'approbation de la Chancellerie de la Cour; les finances sont gérées par la Chambre de la Cour, et en 1556, on crée pour les affaires militaires un Conseil suprême de guerre.

La réconciliation des deux clans opposés en faveur de Ferdinand n'améliora guère la situation, pas plus que l'épique défense de Sigeth en 1566 par Nicolas Zrini, un événement qui, sous le règne du successeur de Ferdinand, Maximilien (1564-1576), fit la une des média européens de l'époque (gravures et productions poétiques diverses): "Après une longue résistance, se voyant dépourvu de munitions de bouche, il fit une sortie avec sa garnison, qui ne consistait plus qu'en 217 hommes, et combattit courageusement jusqu'à ce qu'il resta sur la place avec les siens, le 7 septembre 1566, trois jours après le mort de Soliman, qui mourut dans son camp sans avoir la satisfaction de voir sa conquête." (F.X.DE FELLER) On en fit même, au XIXe siècle, un opéra qui eut à peu près la même importance emblématique nationale que "La Muette de Portici" pour la révolution!

Le règne de ce prince fut également marqué par une jacquerie de Matija Gubec cruellement réprimée en 1573: les paysans révoltés envoyèrent une délégation à l'empereur requérant la libération du servage, tout en proposant en contrepartie de prendre eux-mêmes en charge la défense du pays contre l'envahisseur ottoman, mais c'était deux siècles trop tôt!

Le point culminant des conquêtes ottomanes fut atteint sous le règne de Rodolphe (1576-1608), souverain introverti, passionné d'alchimie et d'astrologie, mais nullement intéressé par les affaires de l'État, ce qui l'incita à confier la gestion des affaires du royaume à son frère l'archiduc Charles de Styrie, déplaçant toute la cour de Vienne à Prague à cause du danger ottoman. Ce dernier fut à l'origine d'une création politique originale en 1578. A l'instar des anciennes marches carolingiennes, il organisa deux régions militaires, les Confins militaires croates, avec pour siège une nouvelle place forte (1579) qui porte son nom et qui est l'ancêtre de l'actuelle ville de Karlovac (Carlstadt), et les Confins militaires slavons, avec pour siège Varaždin (Warasdin). Il s'agissait de régions soustraites de facto, sinon de iure, à l'autorité du ban et des États généraux, libérées du servage et de la corvée, mais dont les habitants étaient sur pied de guerre en permanence, commandés par des officiers supérieurs autrichiens, financés par les États généraux autrichiens et relevant exclusivement du Conseil de guerre de Graz créé spécialement à cet effet. Les Confins militaires deviendront avec le temps un véritable État dans l'État et seront, tout au long de l'histoire de la monarchie danubienne, l'occasion de multiples conflits juridiques, politiques et constitutionnels entre les royaumes de Hongrie et de Croatie, d'une part, et la Cour impériale, d'autre part. D'autre part, le territoire du royaume croate devenant, avec les conquêtes turques, de plus en plus une peau de chagrin, les États généraux dalmato-croates et slavons décident de s'unifier en un seul corps constitué et d'unifier également la charge de ban, le royaume se dénommant désormais "Royaume de Croatie, de Dalmatie et de Slavonie".

La nomination comme pacha de Bosnie du belliqueux Hassan Predojević marque les dernières avancées turques en Croatie. Ayant érigé en 1592 une nouvelle place forte Petrinja et s'étant emparé de Bihać, il tente d'investir Sisak l'année suivante, mais y subit une défaite cuisante que les historiens considèrent généralement comme le début du déclin de la puissance ottomane dans les Balkans.

Vers la fin de son règne, ce souverain, en tentant de juguler l'expansion du calvinisme en Hongrie, provoqua une guerre civile. Étienne Bochkay se mit à la tête des insurgés calvinistes et appela les Ottomans à la rescousse. Le grand vizir lui reconnut le titre de roi de Hongrie. L'empereur fut alors contraint par ses frères à céder la gestion des affaires de ses États à son cadet Matthias qui signa un traité de paix à Vienne avec Bochkay lui reconnaissant le titre de prince de Transsylvanie à vie et garantissant la liberté de culte des calvinistes. Il signe alors également un traité de paix avec les Ottomans selon le principe quod possidetis. Peu avant sa mort, Rodolphe fut contraint de céder la couronne à son frère Matthias.

Le règne de Matthias (1608-1619) fut marqué surtout par la guerre dite des Uscoques (1615-1619) entre l'empereur et la Sérénissime. Émigrés bosniaques, réfugiés d'abord dans la ville fortifiée de Klis (Clissa) jusqu'à sa prise par les Turcs (1537, ensuite à Senj (Segna) sur le Littoral croate, ils servirent de corsaires et de mercenaires vénitiens contre les Turcs. Après l'armistice signé avec la Sublime Porte, les Uscoques tournèrent leurs armes contre Venise, considérant l'armistice comme une félonie. Ceci entraîna une guerre entre Venise et l'Empire qui se termina par le traité de Madrid (1619), l'Autriche ayant été contrainte de déplacer les Uscoques de la côte vers l'intérieur du pays.

C'est sous le règne de son successeur Ferdinand II de Styrie (1619-1637) qu'eut lieu la première restriction grave des franchises dont jouissait le royaume croate comme résultat d'une politique centralisatrice de longue haleine de la cour de Vienne.

Depuis la fin du XVe siècle, les officiers autrichiens des Confins militaires se mirent à solliciter des colons orthodoxes en provenance du pachalik de Bosnie à s'installer dans les régions désertées par les populations croates. C'est en vain que les États généraux croates exigeaient le retour des Confins militaires sous leur juridiction et celle du ban. Ces populations orthodoxes n'étaient pas autochtones en Bosnie; ces descendants des bergers valaques, originaires de Serbie méridionale, d'Herzégovine et de Macédoine, ont été déplacés en Bosnie par les Ottomans pour occuper les terres désertées par les Croates. Ayant refusé la proposition des États croates ("La loi valaque" de 1629) de devenir sujets du royaume avec, en contrepartie, la libération du servage et de la corvée, l'empereur leur délivra l'année suivante une charte qui les reconnaissait comme soldats libres, avec le droit d'élire leurs baillis qui, à leur tour, désignaient leurs juges. Par cet acte, les Confins militaires furent définitivement soustraits à l'autorité du ban et des États généraux croates.

Sous Ferdinand III (1637-1657), la cour de Vienne passe à la phase ultime de la centralisation des États dits "héréditaires" qui consistait à transformer ces royaumes (la Croatie et la Hongrie) en provinces autrichiennes, à l'instar de ce qui est advenu à la Bohême après la bataille de la Montagne Blanche en 1620.

Cette politique atteint son comble sous Léopold I (1657-1705), contemporain de Louis XIV en France. Les affaires transsylvaniennes l'entraînent dans une nouvelle mais victorieuse guerre avec les Ottomans (1663-1664), dont les champions furent, pour le front croate, les bans Nicolas et Pierre Zrini, descendants des puissants seigneurs de Bribir (v.plus haut). La trève de Vasvar (1664), conclue pour vingt ans à la hâte par la cour de Vienne sans la moindre exigence de concessions territoriales de la part des Ottomans vaincus, suscita une fronde des magnats croates et hongrois, qui cherchèrent appui à Venise, en Pologne, auprès de Louis XIV, et même auprès des Ottomans, et qui se termina par l'exécution du ban Nicolas Zrini, de son beau-frère François-Christian Frankopan et du magistrat hongrois François Nadasdy à Wiener-Neustadt en 1671 pour félonie à la couronne. Ce fut le coup de grâce pour les franchises féodales croates et hongroises. Les États généraux et la charge de ban furent suspendues pour dix ans et on nomma un gouverneur pour la Croatie, devenue simple province de l'Empire. Mais l'échéance de la trève avec les Ottomans, ainsi que les hostilités avec Louis XIV, contraignirent l'empereur à restaurer l'autorité des États généraux et la dignité du ban en Croatie (Nicolas Erdödy), ainsi que du palatin en Hongrie.

Dans la guerre contre les Ottomans qui suivit (1683-1699), les forces armées de la Sainte Alliance (l'Empire, la Pologne et Venise), que rejoignit vers la fin de la guerre Pierre le Grand, eurent raison de la puissance des Ottomans qui, dans un dernier soubresaut, investirent en 1683 Vienne, mais furent écrasés sous les murs de Vienne par le roi de Pologne, Jean Sobieski. Bien que les impériaux sous le commandement de Louis de Bade eussent pénétré jusqu'en Bulgarie, suscitant un soulèvement des Serbes, ils durent bientôt se retirer à cause de l'invasion de la Rhénanie par les armées de Louis XIV. Cette retraite entraîna un exode massif des Serbes en Hongrie (Vojvodine actuelle) et en Slavonie sous la conduite d'Arsène Crnojević en 1690. En 1697, la victoire des impériaux sous le commandement d'Eugène de Savoye libère la Transsylvanie et précipite la paix de Carlovitz (1699) qui consacre la délivrance de toute la Hongrie et d'une bonne partie de la Croatie. Mais les tensions avec la Cour vont reprendre de plus belle, le roi, refusant de remettre les régions croates reconquises sur les Ottomans sous la juridiction du ban et des États généraux, les confie à la gestion de la Chambre de la Cour. La rébellion des magnats hongrois sous la conduite de François II Rákóczy, prince de Transsylvanie et petit-fils du chef de la fronde croate, Pierre Zrini, contraint le roi en 1703 à remettre les Confins croates, au moins théoriquement, sous l'autorité du ban.

Sous le règne de Joseph I (1705-1711), après la récupération totale de leur pays, et profitant de l'appui que les grands de Croatie cherchèrent auprès de la Hongrie contre la politique absolutiste et centralisatrice de Léopold, les magnats hongrois vont tenter de s'assimiler progressivement la Croatie en gommant les différences législatives entre les deux royaumes. Ils firent même davantage. Les États hongrois, réunis en 1707 à Ónod, ainsi que ceux de Transsylvanie, proclamèrent la déchéance de la dynastie des Habsbourg. Les grands de Croatie refusèrent de les suivre dans cette voie. La défaite de Rákóczy obligea cependant les Hongrois à signer en 1711 à Szátmar un traité de paix avec le ban de Croatie, Jean Pálffy, délégué de l'empereur, celui-ci étant décédé peu auparavant. Ce traité confirmait définitivement l'autorité des Habsbourg sur la Hongrie et la Transsylvanie. Rákóczy refusa le traité et l'amnistie que le traité garantissait aux insurgés et trouva refuge à la Sublime Porte où il finit ses jours.

La tension entre la Croatie et la Hongrie atteignit son comble sous le règne de Charles III (1711-1740), lorsque les États croates, dans l'intention évidente de souligner l'indépendance du royaume vis-à-vis de la Hongrie, proclamèrent en 1712 la Pragmatique sanction par laquelle ils reconnaissaient aux Habsbourg le droit de succession matrilinéaire en Croatie. Les États hongrois ne s'y résigneront qu'une dizaine d'années plus tard (1722), sous la pression des succès militaires de Charles III, allié à Venise, dans la première guerre contre les Ottomans (1716-1718). Eugène de Savoye battit les Turcs successivement à Peterwardein en 1716 et à Belgrade en 1717. Par la paix de Passarovitz (Požarevac) (1718), la Sublime Porte dut céder à Venise l'hinterland dalmate, et à Charles III, le Banat (Vojvodine orientale), le reste de la Syrmie, ainsi que la Bosnie et la Serbie septentrionale, régions qu'il perdit cependant dans la seconde guerre contre les Ottomans (1737-1739) à la Paix de Belgrade (1739). Ce traité fixe les frontières entre les deux empires sur la Save et le Danube pour près de cent quarante ans. Ce sont grosso modo les frontières actuelles de la République de Croatie! Le Conseil de guerre impérial s'attela alors à organiser les Confins militaires croato-slavons en Land impérial. La troupe autrichienne fut remplacée par l'autochtone, mais le commandement suprême demeura autrichien.

Dans la première phase du règne de Marie-Thérèse (1740-1780), marquée par des guerres pour la reconnaissance européenne de sa succession, la nouvelle souveraine, fondatrice de la dynastie Habsbourg-Lorraine, va au devant des souhaits des États généraux croates. Elle restitue à la Croatie les comitats slavons récupérés sur les Ottomans, à l'exception des régions frontalières (Posavina) rattachées aux Confins militaires slavons. Elle réorganise les Confins en trois généralités (Karlovac, Varaždin, Osijek), divisées elles-mêmes en régiments, bataillons, compagnies et communes et gérées par des officiers. La gestion financière des Confins militaires est soustraite aux Länder autrichiens et soumise directement à l'impératrice. Ces réformes vont susciter des rébellions tant en Croatie qu'en Hongrie.

Dans la seconde phase du règne, après la stabilisation de son pouvoir et le rétablissement de la paix, conseillée par son fidèle chancelier Kaunitz, l'impératrice s'attela à une habile politique de centralisation. Suite au refus des États généraux hongrois réunis à Presbourg en 1746 de ne lui accorder que le tiers de l'accroissement des charges, elle suspend la convocation des États généraux et dicte ses volontés directement aux comitats par lettres patentes. En 1767, elle instaure, pour la Croatie, un Conseil royal, pendant du Conseil royal hongrois, composé du ban, d'un représentant du haut clergé, de l'aristocratie et de trois représentants de la petite noblesse. Face au mécontentement des Croates dû à la suspension de leurs États généraux et à l'instigation des Hongrois qui cherchaient à se soumettre la Croatie, l'impératrice supprima en 1779 le Conseil royal et transféra ses compétences au Conseil de la régence hongrois. Ce fut la première fois dans l'histoire des relations croato-hongroises que la Croatie fut administrativement subordonnée à la Hongrie. En compensation, elle restitua en 1777 à l'autorité du ban les anciennes possessions confisquées des Zrini et des Frankopan (comitat de Severin), l'important port de Rijeka (Fiume) ayant reçu en 1779 un statut autonome spécial (corps séparé sous l'autorité directe de la Cour), tout en restant partie intégrante du royaume croate.

Son fils Joseph II (1780-1790), "despote éclairé" et grand réformateur, mais piètre diplomate, tenta en vain de transformer par la force son empire multiethnique, pluriculturel et multiconfessionnel en un État laïque centralisé et germanisé. Il supprima les comitats, bastions de la résistance passive contre les réformes, et les remplaça par des districts gérés par des fonctionnaires de l'État (directeurs) nommés par la Cour, la langue administrative devenant pour tout l'empire l'allemand, avec un moratoire de trois ans.

Le recrutement et la levée d'impôts supplémentaires pour financer une nouvelle guerre contre les Ottomans en 1787, ainsi que l'éclatement de la "Révolution brabançonne" dans les Pays-Bas catholiques (Belgique), contraignirent le souverain à abroger toutes ses réformes à l'exception des lettres patentes sur la tolérance et l'émancipation des serfs, qui restèrent cependant lettres mortes. Il restitua aux États généraux à Presbourg la couronne de Saint Étienne ("la sainte couronne du royaume de Hongrie") qu'il avait envoyée comme "vieillerie" à Vienne et fit la promesse de convoquer les États généraux des deux royaumes et de se faire sacrer roi de Hongrie et de Croatie "suivant la coutume", obligation dont la mort le dispensa.

Son successeur et frère cadet Léopold II (1790-1792) se fit couronner roi de Hongrie et de Croatie dans les règles constitutionnelles, pour apaiser la colère de ses sujets vis-à-vis de son prédecesseur. La paix de Sištow (1791) avec les Ottomans fixe définitivement les frontières méridionales de la Croatie pour les deux siècles à venir. Néanmoins, la noblesse croate, inquiète des velléités centralisatrices et germanisatrices de la Cour de Vienne, accepta que la gestion des comitats croates fût déférée au Conseil royal de Hongrie, du moins aussi longtemps que les terres croates tenues par le Turc et Venise ne fussent réintégrées à la mère patrie, restreignant ainsi l'indépendance du royaume croate vis-à-vis de la Hongrie et sanctionnant une mesure anticonstitutionnelle que Marie-Thérèse déjà avait tenté de prendre en son temps sans succès. Les États croates refusèrent cependant de remplacer le traditionnel latin comme langue administrative par la langue hongroise et exigèrent que les contributions de guerre croates fussent votées exclusivement lors des sessions communes des États à Presbourg, séparément pour chaque royaume. Après près de sept siècles de vie politique commune, cet événement inaugure une longue rivalité croato-hongroise qui oppose, avec la naissance des sentiments nationalistes, d'un côté, l'idée d'un État-Nation "Grande Hongrie" des Carpathes à l'Adriatique et, de l'autre, une Croatie qui revendique, sur base d'une tradition juridique séculaire, son indépendance et son équidistance vis-à-vis de Budapest et de Vienne. Cette rivalité marquera toute l'histoire politique contemporaine de la Croatie jusqu'à la Première guerre mondiale (1918).

HISTOIRE CONTEMPORAINE

Le successeur de Léopold II, François I (1792-1835) reprit , par la paix de Campo Formio (1797), la Dalmatie et l'Istrie, mais les reperdit aussitôt au profit de la France par la paix de Presbourg (1805). Il dut même céder à Napoléon, par la paix de Vienne (1809), tous ses pays au-delà de la rive droite de la Save. Napoléon réunit la Carniole slovène, la partie de la Croatie et des Confins militaires, ainsi que la Dalmatie et Raguse (dont il avait aboli l'indépendance séculaire en 1808) en Provinces Illyriennes, directement soumises à l'autorité de Paris, avec comme capitale administrative, Ljubljana (Laibach). Les autorités françaises menèrent rondement d'importantes réformes en matière de communications, de santé, d'instruction, d'administration et de justice. Les Français ouvrirent les premières loges maçonniques croates (l'Étoile illyrienne de Raguse, p.ex.), et les régiments croates participèrent, dans la Grande Armée, à la malheureuse campagne de Russie: leurs noms se trouvent gravés aujourd'hui encore sur l'Arc de Triomphe à Paris. Les idées nouvelles apportées par les Français seront ce ferment fécond qui fera germer, vingt ans plus tard, sur le sol croate, la Révolution de 1830.

Mais quatre ans après seulement (1813), François I récupère l'Illyrie napoléonienne, mais malgré leurs exigences légitimes, il ne restitue la Croatie civile aux États croates qu'en 1822 seulement, refusant de restituer la Dalmatie et rattachant les îles du Quarner au margraviat d'Istrie. Pour calmer la nervosité des grands, suscitée par l'absolutisme de son chancelier Metternich, l'empereur convoque les États généraux en 1825 à Presbourg. Bien que les émissaires croates y refusent l'introduction de la langue hongroise dans l'administration et l'enseignement croate (qui est encore latin à ce moment!), les États croates, sous la pression hongroise, votent néanmoins en 1827 l'introduction du hongrois comme branche obligatoire dans l'enseignement croate. Les États communs, réunis en 1830 à l'occasion du couronnement de l'archiduc Fredinand comme roi de Hongrie et de Croatie, sanctionnent non seulement la décision de 1825 d'imposer le hongrois à la Croatie, mais décident même que le hongrois sera la langue officielle du Conseil royal et de la Chambre de justice (ancêtres des ministères modernes). Le royaume de Hongrie médiéval, en tant que personne juridique, en tant qu'État pluraliste et multiconfessionnel, avait vécu, remplacé par l'idée d'un État-nation, une grande Hongrie ethniquement homogène "des Carpathes à l'Adriatique". Les tentatives de magyarisation et d'abolition de l'autonomie de la Croatie, qui s'en suivirent, avaient atteint à ce moment leur point culminant et ne pouvaient que mener vers un affrontement armé. L'occasion en sera fournie par la Révolution hongroise de 1848.

Mais aux environs de 1830 déjà, l'élite intellectuelle croate réagit et œuvre avec zèle à l'éveil national. En 1830, Ljudevit Gaj, cheville ouvrière du mouvement, publie son "Abrégé de l'orthographe croato-slavonne", dans lequel il propose de substituer à la diversité des graphies régionales (inspirées des graphies italienne, allemande et hongroise suivant les régions) l'adoption de la graphie tchèque, adaptée à la langue croate, pour tout le domaine linguistique croate. La même année, Josip Kušević diffuse un traité en latin sur les "droits municipaux" croates où il démontre juridiquement le caractère confédéral de l'association politique séculaire croato-hongroise. En 1832, Matija Smodek substitue, dans ses cours à l'Académie de Zagreb (future Université), le croate au latin, le comte Janko Drašković publie la même année sa fameuse "Dissertation", programme d'éveil national destiné aux émissaires croates aux États généraux hongrois, et qui leur assigne pour tâche de défendre l'introduction du croate comme langue officielle de l'administration croate, et Ivan Derkos, son "Le Génie de la Patrie" où il préconise l'unification des dialectes de Croatie, de Slavonie et de Dalmatie en une seule langue croate standardisée sur base du dialecte chtokavien, le plus répandu. Le 6 janvier 1835, avec l'autorisation de la Cour de Vienne, Gaj commence à publier le premier quotidien croate, "Les Nouvelles Croates".

La Révolution de 1848

Sous le règne de Ferdinand V (1835-1848), souverain faible et égrotant mais bienveillant, Ljudevit Gaj franchit un pas de plus et adopte le nom illyrien pour son mouvement, dans l'espoir de gagner à sa cause les Slovènes et les Serbes, jetant ainsi les bases idéologiques du futur yougoslavisme, qui fut donc historiquement une initiative croate. Son quotidien change de nom ("Nouvelles Nationales Illyriennes") et, dès 1838, dans l'intention de susciter l'intérêt pour la langue et la culture croate, on fonde une série de salles de lecture illyriennes dans le pays. On crée également une société des gens de théâtre, une chambre de commerce (1841) et un musée national. Les États généraux croates décident en 1840 d'instaurer une chaire de langue croate à l'Académie et des cours à option de croate dans l'enseignement secondaire (gymnases, humanités), mais en 1843 déjà, appréhendant une extension du mouvement de solidarité politique aux autres sujets slaves de l'Empire, la Cour interdit l'usage du nom illyrien, précisément au moment (20 mai) où Ivan Kukuljević prononce dans l'hémicycle le premier discours en langue croate. Le mouvement pour l'union des Slaves méridionaux est arrêté pour un temps. Mais il faudra attendre quatre ans encore (23 octobre 1847), avant que les États généraux croates n'eussent voté l'adoption de la langue croate comme langue officielle du royaume en lieu et place du latin et ce, malgré la poursuite des tentatives inlassables des États hongrois d'imposer le hongrois en Croatie. La tuerie de la place Saint-Marc à Zagreb (environ 40 morts), le 29 juillet 1845, à l'occasion de la "restauration" (élections régionales) pour le comitat de Zagreb, ne fit qu'exaspérer le sentiment national croate.

La révolution de Kossuth de février 1848 assure à la Hongrie un ministère autonome. Les États hongrois procèdent à une série de réformes socio-économiques: le 15 mars, on abolit le servage, en avril, les corvées et les cens sur les tenures (urbaires), reprises en charge par l'État, les dîmes (dues à l'Église), ainsi que la justice seigneuriale. L'annonce des réformes hongroises incite les leaders nationalistes croates à convoquer le 28 mars une assemblée générale des membres et sympathisants du parti national à la "Salle" (nom donné au nouveau palais du comte Drašković). Cette assemblée nationale décide d'envoyer une délégation au roi pour demander: 1. la nomination du général Jelačić comme ban; 2. l'intégrité territoriale de la Croatie; 3. un gouvernement responsable; 4. un parlement croate permanent; 5. l'abolition des Confins militaires et leur intégration au royaume croate; 6. l'introduction du croate dans le culte; 7. l'abolition du servage et 8. une armée croate sous le commandement d'un maréchal élu. On peut à juste titre considérer cet événement comme date de naissance de la Croatie en tant qu'État-nation moderne.

Entre-temps, on avait compris à Vienne quel parti on pouvait tirer du nouvel antagonisme croato-hongrois. Jelačić fut aussitôt nommé ban et il convoqua sur le champ le Conseil du ban qui publia un nouveau mode électoral à suffrage démocratique. Le nouveau parlement se réunit le 4 juin et abolit le servage en Croatie aussi. Dans son article XI, le parlement exige la restructuration politique de la monarchie danubienne, la création d'un gouvernement croate responsable devant le parlement, ne reconnaissant plus aucune juridiction du gouvernement hongrois en Croatie, la nomination d'un conseiller d'État croate auprès du ministère central à Vienne, l'extension de la liberté constitutionnelle aux Confins militaires et une association politique avec la Dalmatie, l'Istrie, la Vojvodine serbe, ainsi qu'avec les pays slovènes (Carniole, Styrie, Carinthie, Gorizia). Le ban Jelačić, à la tête d'une délégation parlementaire, part pour Innsbruck où s'était réfugiée la Cour de Vienne après le soulèvement de mai.

Mais, sur ces entrefaites, la Cour s'était ravisée: Jelačić est révoqué et le prince Windischgrätz disperse, dans un bain de sang, la Diète slave à Prague. Le gouvernement Pillersdorf à Vienne accepte finalement d'organiser des élections démocratiques pour une constituante. Les Croates se sentent trahis, soupçonnant Vienne de vouloir passer un accord avec les Hongrois à leur détriment. Reçu néanmoins par le roi, qui lui explique la nécessité de trouver un accord avec les Hongrois, le ban revient à Zagreb où il est accueilli en triomphe. Nommé dictateur par le parlement, qui s'ajourne sine die, il organise aussitôt la défense nationale. Conformément aux directives royales, de retour à Vienne, il entame néanmoins aussi avec le premier ministre hongrois, le comte Batthyany des négociations qui échouent, le ban s'en tenant à la résolution du parlement croate. Ayant compris l'erreur de leur politique vis-à-vis de la Croatie, les Hongrois, lors de nouvelles négociations, proposent aux Croates un statut pratiquement indépendant, ainsi que la réintégration des Confins militaires, propositions qui ne furent même pas rendues publiques. Il est trop tard. Incité par le baron Kulmer, ministre conseiller croate à la Cour, Jelačić envahit la Hongrie.

La campagne de Hongrie montre toute la finesse de la stratégie politique de Vienne: Le ban croate ne fut en fait qu'un pion sur l'échiquier de la politique impériale de restauration de l'ancien régime.

Après une bataille indécise à Velencze, l'armée de Jelačić campe à Altenburg dans l'attente des renforts autrichiens - qui ne viendront jamais! - pour marcher sur Budapest. A l'annonce de la proclamation de la république à Vienne et de la fuite de la famille impériale à Olmutz, le ban croate est nommé par la Cour généralissime des armées en campagne et commissaire impérial. Il commet alors une erreur gravissime que la Cour escomptait sans doute. Au lieu de marcher sur Budapest, où le parlement fut dissous et la loi martiale proclamée, il décide de marcher sur Vienne pour porter secours à l'armée de Windischgrätz qui assiège la capitale de l'Empire. L'armée de Jelačić coupe la route de Vienne à Schwechat aux troupes hongroises qui voulaient venir en aide aux insurgés, alors que les Grenzer croates investissent Vienne: la révolution est matée. Windischgrätz est nommé généralissime des forces impériales, alors que Jelačić est rétrogradé au rang de général de corps d'armée. Les Croates le ressentirent certes comme un outrage, mais l'Europe progressiste - notamment Karl Marx - ressentirent les Croates et leur ban comme des réactionnaires, des contre-révolutionnaires et des suppôts de l'impérialisme conservateur habsbourgeois. Ils n'étaient en fait que des victimes naïves d'une stratégie politique habile.

L'agonie de la monarchie danubienne

Le 2 décembre 1848, Ferdinand V abdique en faveur de son neveu François-Joseph I (1848-1916). Le jeune souverain, éduqué par le chancelier Metternich, octroie d'abord (le 4 mars 1849) pour tous ses pays une constitution qui garantit à la Croatie une indépendance totale vis-à-vis de la Hongrie. Les Hongrois déposent les armes le 13 août grâce à l'intervention militaire russe et la Lombardie est soumise le 24 du même mois. En Allemagne, le plénipotentiaire autrichien Schwarzenberg réussit, grâce à la pression russe, à déjouer les tentatives prussiennes de créer un empire allemand séparé de l'Autriche sous leur houlette. Par la Convention d'Olmutz (28.novembre 1850), la Diète de l'Empire est reconduite. Ceci laisse désormais les mains libres au gouvernement viennois de procéder à la restauration de l'ancien régime dans les pays héréditaires.

En 1851 déjà, la nouvelle constitution est abrogée et le gouvernement d'Alexandre Bach (1852-1859) chargé de procéder à la restauration de l'absolutisme et à la germanisation du pays. Le parlement croate n'est plus convoqué, le gouvernement est transformé en Conseil impérial et royal, mais l'évêché de Zagreb devient archevêché métropolitain en 1853. Jelačić meurt en 1859. Avant même la révocation du gouvernement Bach ("Diplôme d'Octobre"), le croate est réintroduit dans l'administration et l'enseignement. A l'initiative du ban Šokčević, un dicastère provisoire près la Cour est mis sur pied en 1860 au sein du ministère d'État, chargé des affaires croates de l'intérieur, de la justice, des cultes et de l'éducation. On restaure l'ancienne division administrative en comitats, mais la région de Medjumurje, éthniquement tout à fait croate, est rattachée en 1861 à la Hongrie.

Mais le nouveau gouvernement Schmerling, par lettres patentes du 26 février 1861, promulgue une variante constitutionnelle du centralisme germanisant du gouvernement précédent. Au parlement croate, qui siège à partir du 15 avril 1861, trois tendances s'affrontent: le parti national de Mgr Strossmayer cherche préconise l'union personnelle avec la Hongrie (confédération), le parti unioniste du comte Jules Janković veut une union réelle (fédération), alors que Ante Starčević et Eugen Kvaternik, fondateurs du futur Parti Croate du Droit, exigent que la Croatie règle son statut dans la monarchie danubienne directement avec la Couronne. Le parti national, majoritaire, l'emporte en votant le fameux article 42 qui stipule que toutes les relations institutionnelles entre le royaume de Croatie et le royaume de Hongrie ont été rompues par les événements de 1848 (la Révolution), mais que la Croatie est disposée à entrer dans une relation plus étroite avec la Hongrie à la condition que la Hongrie reconnaisse au préalable l'indépendance et l'autonomie du royaume trinitaire (Croatie, Slavonie, Dalmatie). L'article 42 fut sanctionné par la Cour. Mais ayant refusé d'envoyer 9 émissaires au Reichstag et de reconnaître ses relations avec l'Autriche, le parlement croate est dissous et le dicastère transformé

Après le refus des Hongrois et des Croates de siéger à la nouvelle Diète de Vienne et la retraite des Tchèques et des Transsylvaniens en 1863, la paix de Prague (30 août 1864) ayant éjecté l'Autriche de la fédération allemande et celle de Vienne (30 octobre 1864) également de la Lombardie, le gouvernement Schmerling est remplacé par celui de Belcredi (connu sous le nom de "gouvernement des trois comtes"). Son programme de "compromis national" envisageait une restructuration de la monarchie danubienne sur le principe des "individualités historico-politiques" ou de la "pentarchie" des peuples dits historiques: Allemands, Tchèques, Polonais, Hongrois et Croates, en fait, sur le droit du sol historique. La réalisation de ce projet se heurtait évidemment aux exigences des peuples "non historiques" qui s'appuyaient sur le droit d'occupation du sol: Slovaques, Slovènes, Roumains, Serbes, Ukrainiens. Ce projet de "compromis national" était en fait irréalisable, parce que les aspirations nationales de ces peuples dits historiques étaient inconciliables: les Allemands autrichiens rêvaient de l'intégrité des pays de la Transleitanie, les Hongrois de la Grande Hongrie de 1848, les Tchèques de l'union des pays de la couronne de Saint Venceslas et les Croates du royaume national d'avant l'union personnelle avec la Hongrie (1102). La réalisation du projet allemand nierait les Tchèques, et les Polonais; celle du projet hongrois phagociterait les Croates; la victoire des Tchèques, des Croates et des Polonais jetterait, par contre, l'Autriche trois siècles en arrière et les Hongrois même huit siècles, puisqu'ils devraient se contenter de la seule plaine panonienne. Le droit autrichien du sol historique était donc surtout le droit du plus fort qui devait nécessairement amener, non à la pentarchie des peuples "historiques", mais à la dyarchie des deux peuples les plus puissants du moment, les Autrichiens et les Hongrois, avec les accords austro-hongrois de 1867 et la constitution de décembre qui soumit tous les peuples de la Transleitanie au centralisme autrichien (J.Andrassy).

Le 8 juin, François-Joseph est couronné roi de Hongrie en l'absence des délégués croates. Les Croates réussiront cependant, par les accords croato-hongrois de 1868 (article I /XXX/), à sauvegarder une large autonomie au sein du royaume de Saint Étienne: la Croatie possède un ministère de l'intérieur, un ministère des cultes et de l'instruction et un ministère de la justice indépendants de la Hongrie; elle gère indépendamment, depuis la révision des accords en 1873, 44% de ses revenus; les Croates font leur service militaire sur le sol de la patrie, sauf en temps de guerre; la langue officielle en Croatie est le croate. Une partie des Confins militaires croates est réincorporée au royaume en 1872, et le reste, ainsi que les Confins slavons, en 1881.

Dans la guerre franco-prussienne de 1870, à cause de la pression russe et les réticences du premier ministre hongrois, le comte Andrássy, également pro-prussien, ainsi que du succès des armes prussiennes, François-Joseph, solidaire de Napoleon III, est contraint à la neutralité. Mais la proclamation de l'Empire allemand à Versailles, le 18 janvier 1871, barre définitivement aux Habsbourgs le chemin de retour en Allemagne.

Pendant ce temps, en Croatie, la politique unioniste (pro-hongroise) du ban Levin Rauch suscite le Soulèvement de Rakovica (8 octobre 1871) sous la conduite d'Eugen Kvaternik et de Vjekoslav Bach, réprimé dans le sang. Les élections de 1872 portent au pouvoir le Parti National qui, en coalition avec les unionistes, cherche, l'année suivante, une révision des Accords croato-hongrois, n'obtenant en fait qu'une hausse à 45% de l'octroi des recettes croates. En 1873, la première Association des artisans et des ouvriers, ébauche des futurs syndicats, est reconnue légalement par le Parlement. En 1874, on vote la loi sur la scolarité obligatoire et l'année suivante, celle sur la liberté de réunion et de presse. Un soulèvement des Croates d'Herzégovine contre le pouvoir ottoman entraîne un afflux de plus de cent mille réfugiés en Croatie.

L'année 1878, année du Congrès de Berlin, marque le début des efforts croates pour l'unification territoriale du pays, morcelé en différentes entités territoriales par les vicissitudes de l'histoire (les conquêtes ottomanes et les aléas de la reconquista que le pouvoir impérial a mis à profit pour rogner le territoire croate d'origine). L'Autriche-Hongrie est autorisée à occuper la Bosnie-Herzégovine, ce qui a pour conséquence que la frontière méridionale de la Croatie n'est plus la frontière internationale avec l'empire ottoman. La politique croate de cette fin de siècle pourra désormais porter ses efforts principalement sur la réintégration de la Bosnie-Herzégovine, d'une part, et de la Dalmatie, récupérée par Vienne sur les Vénitiens après la chute de Napoléon, d'autre part.

Pour la première fois dans l'histoire des Balkans, l'expansionnisme croate va se heurter, d'une part, à la réticence des autorités impériales à voir une Croatie réunifiée et agrandie et, d'autre part, au vigoureux expansionnisme serbe, après la libération de la Serbie du joug ottoman. Conscients de la réalité politique de cette double entrave à leurs aspirations historiques légitimes, certains politiciens croates (Mgr Josip Juraj Strossmayer) essayeront de réaliser cette unité perdue en reprenant l'idée "illyrienne" du début du siècle de l'union de tous les Slaves méridionaux (Yougo-Slaves) au sein de la monarchie danubienne, en comptant sur l'appui des idéologues panslavisants des autres pays slaves de la Monarchie (Polonais, Tchèques), mais surtout de la Russie. Il n'est donc pas exagéré de dire que c'est la cécité de la politique impériale qui fut à l'origine du succès progressif et à long terme de l'idée yougoslave. Mais cette idée rencontrera un succès immédiat très mitigé chez les Slovènes et, surtout, chez les Serbes.

L'exigence croate de la réintégration de la Dalmatie, sinon de l'Istrie et de l'archipel du Quarnero, au royaume croate est favorablement accueillie par l'empereur dès 1861, mais elle se heurte à une fin de non-recevoir des députés autonomistes dalmates d'origine italienne, appuyés par les députés de la minorité serbe de Dalmatie. Vingt ans d'efforts croates se soldent ainsi par un échec. Dès 1877, et officiellement en 1880, le Parti National Serbe de Dalmatie se prononce définitivement contre la réunification de la Dalmatie avec la Croatie (qui porte, paradoxalement, le titre juridique et historique de "Royaume trinitaire de Croatie, de Dalmatie et de Slavonie!). Le Parti National l'emportera sans doute sur les autonomistes italiens et serbes deux ans plus tard, lors des élections de 1882, mais la Dalmatie restera jusqu'au démantèlement de la monarchie danubienne une entité administrative distincte, déléguant ses députés directement au Reichstag de Vienne. L'année suivante, l'italien est abrogé comme langue officielle des débats au Parlement dalmate de Split.

Les incessantes velléités de magyarisation de la Croatie y entraînent des émeutes en 1883 (apposition des armoiries et des inscriptions hongroises sur les bâtiments publics croates). Le ban Ladislav Pejačević (1880-1883) démissionne, l'état d'urgence est proclamé et Hermann Ramberg est nommé commissaire royal pour la Croatie. Les inscriptions hongroises sont sans doute enlevées, mais la Cour nomme comme ban de Croatie le magyarissime Karoly Khuen Héderváry (1883-1903), avec pour mission de réduire la résistance croate. Octroyant un nouveau mode de suffrage, usant d'escroquerie et de pressions, le nouveau ban s'assure la majorité parlementaire aux élections de 1884, confirmée par les élections de 1887, lorsque la majorité des politiciens serbes soutient le parti du ban, premier germe du conflit croato-serbe aux conséquences lointaines. Le Parti du Droit d'Ante Starčević devient le principal parti de l'opposition et radicalise sa position anti-serbe.

La nouvelle loi électorale de 1888 instaure le suffrage censitaire qui ne donne le droit de vote qu'à 2% d'électeurs et une nouvelle loi du ban Khuen sur l'enseignement fondamental autorise l'ouverture d'écoles primaires hongroises en Croatie. Les tentatives de coalition et d'action commune du Parti du Droit de Starčević et du Parti National de Strossmayer en 1892/3 sont sans lendemain. L'année 1894 voit la fondation du Parti social-démocrate en Croatie-Slavonie, premier parti socialiste dans le sud-est européen. Lors de la visite de François-Joseph à Zagreb pour l'inauguration du nouvel opéra, les étudiants brûlent le drapeau hongrois devant la statue du ban Jelačić en signe de protestation contre la politique magyarisation du ban Khuen. Exclus de toutes les écoles croates, ils poursuivent leurs études à Prague où ils vont tomber sous l'influence idéologique de Thomas Massaryk, futur fossoyeur de la monarchie habsbourgeoise.

De nouvelles démonstrations anti-serbes ont lieu à Zagreb en 1902 suite à la parution d'une série d'articles dans le périodique serbe "Srbobran" qui nient l'existence de la langue et de la nation croate. Le fondateur du futur Parti Populaire Paysan Croate (fondé en 1904), Stjepan Radić (1871-1928), tente de calmer les esprits.

Les émeutes provoquées par l'apparition des drapeaux hongrois sur les bâtiments publics croates et la répression policière qui s'en suivit suscitèrent un véritable mouvement populaire qui contraint le ban Khuen à démissionner et à céder le siège de ban au comte Teodor Pejačević (1903-1907). Le 3 octobre 1905, la majorité des partis politiques croates signent la Résolution de Rijeka, proposant aux Hongrois un soutien politique contre Vienne, mais en exigeant, en contrepartie, l'appui hongrois pour la réunification politique de tous les pays croates. Le 17 octobre de la même année, les politiciens serbes dans les pays croates signent la Résolution de Zadar par laquelle ils acceptent les conclusions de la Résolution de Rijeka, offrant leur appui aux Hongrois et aux Croates, à la condition de la reconnaissance de l'égalité des droits des Serbes et des Croates en Croatie. Ce brusque revirement dans les relations croato-serbes, conflictuelles jusque là, prit au dépourvu les autorités viennoises. L'année suivante, en 1906, un nouveau parti, la Coalition croato-serbe, fondé sur les résolutions mentionnées, remporta la majorité aux élections. En 1907, les Croates de Bosnie s'organisent également politiquement au sein du parti de l'Union nationale croate, historiquement, premier parti politique en Bosnie.

L'éclatement de la Révolution des Jeunes Turcs en 1908 fournit l'occasion à l'Autriche d'annexer la Bosnie-Herzégovine, ce qui entraîna une crise politique européenne, dite "annexionniste", qui fit craindre une entrée en guerre de la Russie et de la Serbie.

Une grande grève des étudiants et des écoliers en 1912 entraîne la dissolution du Parlement, la révocation du ban Nikola Tomašić (1910-1912) et la nomination de Slavko Cuvaj comme commissaire royal. Alors que le Croate bosniaque, Luka Jukić, perpètre un attentat contre le commissaire Cuvaj, l'opinion publique croate salue la victoire des Serbes, des Bulgares et des Monténégrins à l'issue de la Première guerre balkanique. En 1913, le commissaire Cuvaj est révoqué, et remplacé par le baron Ivan Skerlecz; nommé bientôt ban. Le hongrois est remplacé par le croate comme langue administrative dans les chemins de fer austro-hongrois sur le territoire du royaume croate.

L'étudiant serbe Gavrilo Princip assassine en 1914 à Sarajevo l'héritier au trône, l'archiduc François-Ferdinand et son épouse, ce qui plonge sous peu l'Europe dans la Première guerre mondiale. Les exilés slovènes, croates et serbes fondent en 1915 le Comité yougoslave à Londres, dont le but était la libération et l'unification de tous les Slaves méridionaux (Yougo-Slaves) de la monarchie danubienne. Mais, la même année, le Traité de Londres promet en secret à l'Italie une bonne partie de la Dalmatie, en contrepartie de son passage dans le camp des puissances alliées.< Dès l'année suivante (1916), le premier ministre serbe, Nikola Pašić, reconnaît aux Italiens le droit d'occuper la côte croate, la Serbie se contenant d'une sortie sur la mer et de certaines parties de la Croatie. Ainsi, un nouveau pas important est franchi dans l'escalade du conflit croato-serbe.

En 1917, l'Italie est battue sur le front de l'Isonzo (Soča) par les armées impériales, dont le contingent était majoritairement composé de Croates et de Slovènes, qui savaient qu'ils se battaient contre l'occupation de leurs terres par les Italiens. Le Croate Frano Supilo, qui avait déployé une intense activité diplomatique en Europe pour empêcher la mise en œuvre des accords serbo-italiens sur la division de la Croatie, quitte, déçu, le Comité yougoslave de Londres. En mai, les émissaires de Slovénie, d'Istrie et de Dalmatie publient à Vienne la Déclaration de mai par laquelle ils exigent une organisation fédérale des pays slaves méridionaux dans la monarchie habsbourgeoise. Mais à Courfou, le gouvernement serbe en exil et le Comité yougoslave de Londres signent la fameuse Déclaration de Corfou qui exige la libération des pays slaves méridionaux de l'Autriche-Hongrie et leur unification avec la Serbie et le Monténégro dans une monarchie constitutionnelle, parlementaire et démocratique sous l'égide de la dynastie des Karageorgévitch, ce qui constitue le prélude à la création de la première Yougoslavie.

En 1918, les événements se précipitent: le 8 janvier, le président Wilson publie ses 14 points sur les droits à l'autodétermination des peuples; le 14, le front austro-hongrois de Salonique s'effondre, et l'Autriche demande l'armistice; le 5 octobre, se constitue à Zagreb le Conseil national des Serbes, des Croates et des Slovènes comme gouvernement révolutionnaire; le 18, le président Wilson reconnaît explicitement "la légitimité des aspirations des Yougoslaves à la liberté".

C'est le 29 octobre que se réunit, en sa séance historique, le Parlement croate pour voter à l'unanimité la cessation de tous les liens entre le Royaume de Croatie, de Slavonie et de Dalmatie, d'une part, et du Royaume de Hongrie et de l'Empire d'Autriche, d'autre part. Par cet acte parlementaire, la Croatie redevient un État indépendant en vertu du droit d'État croate, rejointe bientôt, en vertu du principe d'unité nationale, par tous les autres pays et régions slaves méridionales de l'ex-Autriche-Hongrie. Mais le Parlement croate se désaisit, séance tenante, de tous ses pouvoirs en les transférant au Conseil national des Serbes, des Croates et des Slovènes. C'est la première fois, après huit siècles de son histoire, que la Croatie se supprime juridiquement et légalement en se fondant dans un État yougoslave multinational et ce, sans aucune consultation populaire d'aucune sorte. Ce nouvel organisme politique instaura des gouvernements locaux de Slovénie, de Croatie-Slavonie, de Dalmatie et de Bosnie-Herzégovine.

Les pourparlers entre les représentants du gouvernement serbe et du Conseil national des Serbes, des Croates et des Slovènes de Zagreb aboutirent le 9 novembre à la Déclaration de Genève qui, conçue comme charte fondamentale de l'unification future des deux pays, garantissait la création d'un nouvel État démocratique et fédéral où les deux parties conserveraient leur souveraineté, chacune sur son territoire, moyen la constitution d'un gouvernement fédéral comprenant les affaires étrangères, la défense, les affaires maritimes, les communications, la rénovation et la préparation d'une assemblée constituante. Le Conseil national fut reconnu comme gouvernement provisoire de l'État des Serbes, des Croates et des Slovènes jusqu'à la mise en place d'une assemblée constituante. Mais le gouvernement serbe de Pašić récusa la Déclaration de Genève, tout comme il n'avait nullement tenu compte de la Déclaration de Corfou, posant un jalon supplémentaire dans l'escalade du conflit croato-serbe. Invitant l'armée serbe à occuper le pays, le Conseil national, sous la forte pression du délégué des Serbes de Croatie, Svetozar Pribićević, capitula devant les exigences serbes et son comité central restreint décida, dans la nuit du 24 novembre, de proclamer l'union de l'État des Serbes, des Croates et des Slovènes avec la Serbie et le Monténégro sans garantie préalable de relations égalitaires dans le futur État et d'envoyer une délégation à Belgrade pour discuter des modalités d'organisation du nouvel État. La voix de l'opposition de Stjepan Radić ne fut point entendue: il insistait sur le sentiment républicain du peuple croate, sur son refus d'unification sous la dynastie serbe, sur son sens de la continuité de l'État et son aspiration à l'indépendance dans un État souverain; il s'est résolument opposé à une union unitariste-centralisatrice sans conditions dans une monarchie, n'acceptant l'idée de l'unification qu'à la condition expresse du respect des principes d'auto-détermination, de pleine égalité et du maintien de l'État croate au sein de la fédération, posant ainsi les prémices du programme politique futur de son parti, qui deviendra, dans le nouvel État, le principal parti d'opposition à la politique centralisatrice grand-serbe.

La délégation du Conseil national avait sans doute reçu certaines instructions: insister sur la souveraineté de la future assemblée constituante quant à la décision de la forme du futur État, décision qui doit être votée à la majorité des deux tiers et exiger que le pouvoir législatif soit délégué jusque là au Conseil d'État composé de représentants de la Serbie, du Monténégro et de l'État des Serbes, des Croates et des Slovènes, et le pouvoir exécutif à un Gouvernement provisoire responsable devant ce Conseil, qui sera également appelé à ratifier l'acte d'union. Les représentants serbes ayant également récusé ces conditions, convaincus par le délégué serbe Svetozar Pribićević, les délégués croates renoncèrent à leurs exigences et chargèrent leur collègue, Ante Pavelić (senior), de lire l'adresse du Conseil national sur l'union, et ainsi, le prince héritier Alexandre Karageorgévitch put proclamer le 1er décembre 1918 la création du nouvel État commun, le Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes, comprenant l'État des Serbes, des Croates et des Slovènes (anciennement partie de l'empire austro-hongrois), le Royaume de Serbie et le Royaume du Monténégro, dont le roi s'exila avec sa famille. L'acte d'union ne fut pas ratifié par le Parlement croate, comme l'avait exigé Stjepan Radić, car il ne s'est plus réuni.

Du reste, le début de l'existence du nouvel État est marqué par un événement qui est symbolique pour toutes les tragédies qui vont suivre: le 5 décembre 1918, une escarmouche entre les soldats croates du 53e et du 25e régiment et la Garde Nationale ("Les Faucons")

La première Yougoslavie (monarchique) (1918-1941)

Le premier gouvernement du nouvel État est formé le 18 décembre 1918 par Stojan Protić, les affaires étrangères sont dévolues à la cheville ouvrière du Comité yougoslave de Londres, le Croate Ante Trumbić, l'intérieur à l'autre grand artisan de l'unité yougoslave, le Serbe de Croatie Svetozar Pribićević, les Croates y conservant en outre l'agriculture, les cultes, la politique sociale et les postes et communications. L'écart entre les salaires ouvriers (augmentation entre 20 et 50%) et les prix (augmentation entre 400 et 1100%!) suscite la première grève ouvrière à Split, le 30 décembre.

En 1919, alors que le nouveau ministre de l'intérieur mène rondement une politique autoritaire et violente de centralisation, à la conférence du Parti social-démocrate de Croatie-Slavonie, sa gauche met en cause la direction du parti à cause de sa participation à un gouvernement "bourgeois", et Stjepan Radić, au Congrès du Parti Républicain Paysan, le 2 février, déclare: "Nous voulons être avec la Serbie, non sous la Serbie; nous voulons les Serbes comme frères, non comme maîtres; nous exigeons la vraie union yougoslave..."

Le 1er mars, la Représentation nationale provisoire se réunit à Belgrade. En mai, le congrès de Sarajevo voit la naissance du Parti yougoslave démocrate à l'instigation de Pribićević, qui, autant que son rival, le Parti radical grand-serbe préconise une politique centralisatrice extrême. Les partis croates, le Club national croate et l'Union croate, s'y opposent farouchement. Le Parti républicain paysan de Radić décline l'invitation à siéger à la Représentation nationale permanente et adresse dès le 8 mars un mémorandum au président Wilson et à la Conférence de paix à Paris, exigeant l'autodétermination pour le peuple croate. Radić et deux autres membres du bureau du Parti, ainsi que deux membres du Parti pur du droit, sont arrêtés, et la presse en Croatie est soumise à la censure militaire.

Le dernier ban croate, Antun Mihalović, démissionne le 20 mars, et les 20-23 avril, le Congrès de Belgrade voit la naissance de la social-démocratie yougoslave unifiée qui prend le nom de Parti socialiste ouvrier yougoslave et adhère à la IIIe internationale. Le premier secrétaire élu du parti est Filip Filipović. Suite à la dévaluation du dinar serbe et de la couronne croate (75%!), le nouveau Conseil syndical ouvrier central organise une série de grèves et le 30 avril, la veille du 1er mai, une grève générale contre l'abolition du droit de réunion et de manifestation, qui engendre à son tour, le 22 juillet, une rébellion des soldats à Varaždin et à Maribor en Slovénie, réprimée par les armes. Le secrétaire général Filipović est arrêté.

Le 1er août, le gouvernement Protić démissionne et Ljubomir Davidović, coryphée du nouveau Parti démocrate yougoslave, forme le nouveau gouvernement, où les Croates conservent leurs sièges. Le 10 septembre le nouvel État signe le traité de paix avec l'Autriche à Saint-Germain, mais le 12, D'Annunzio, avec ses "arditi", occupe Fiume (Rijeka), port franc sous administration de la Société des Nations.

Le 19 février 1920, le gouvernement Davidović démissionne et le radical Stojan Protić revient en lice, en coalition avec le Club national croate et le Parti populaire slovène d'Anton Korošec. Aux premières élections communales, le Parti républicain paysan de Radić obtient une majorité notable. La grève générale de 5000 cheminots le 16 avril entraîne la militarisation (le rappel des conscrits) des chemins de fer et l'interdiction de tout rassemblement en Croatie. A son deuxième congrès à Vukovar (20-24 juin), le Parti ouvrier change son nom en Parti communiste yougoslave. Mis en minorité devant la Représentation nationale provisoire, Protić démissionne et le 17 mai, le radical Miljenko Vesnić forme un nouveau gouvernement.

Par les Accords de Rapallo en novembre, l'Italie obtient l'Istrie, les îles Cres (Cherso), Lošinj (Lusigna), la ville de Zadar (Zara), ainsi que les îles de Lastovo (Lagosta) et Palagruž (Palagrosa), alors que Rijeka (Fiume) est déclarée État indépendant.

Le 22 novembre 1922 eurent lieu les élections pour l'assemblée constituante. Le Parti républicain paysan croate de Stjepan Radić (qui fut libéré le jour même des élections) obtint 50 sièges et la majorité absolue en Croatie, et les communistes 59 sièges. Les partis centralistes serbes n'eurent même pas la moitié des sièges. La Représentation nationale provisoire fut dissoute. Les députés du Parti républicain paysan croate et les deux députés du Parti croate du droit ayant refusé de siéger à l'assemblée de Belgrade, les députés communistes, ainsi que ceux du Club national et du Club yougoslave ayant refusé de prêter serment, l'assemblée constituante fut réduite à 243 députés sur 419. Dans ces circonstances, le gouvernement promulgua la fameuse "Proclamation" ("Obznana") qui interdit l'activité du parti communiste sous prétexte qu'il aurait fomenté un coup d'État, ce qui entraîna la proclamation d'une grève générale à Zagreb.

Le 1er janvier 1921, le gouvernement Vesnić fut remplacé par le gouvernement du vieux lion radical serbe Nikola Pašić où ne siégeait plus qu'un seul ministre croate et qui s'était donné pour tâche de faire passer à n'importe quel prix son projet de constitution centralisatrice qui prévoyait une division du pays en 33 départements et octroyait de larges pouvoirs au roi. Le Club yougoslave et le Club national ayant quitté l'assemblée, le Gouvernement, pour s'assurer au moins une majorité simple, fit des concessions au Parti agraire slovène, à l'Organisation des musulmans de Bosnie-Herzégovine, ainsi qu'au Djémiyet turc de Macédoine, pour s'assurer ainsi au moins une majorité simple à l'assemblée, qui vota le 27 juin à la majorité simple de 233 voix contre 35, et en l'absence de 165 députés, la constitution dite de "Vidovdan", bafouant ainsi les accords préalables conclus avec le Comité yougoslave et le Conseil national qui prévoyaient un vote de la constitution à la majorité qualifiée de deux tiers.

Suite à l'attentat contre le régent Alexandre le 29 juin 1921, les 59 mandats communistes à l'assemblée sont annulés et le secrétaire général Filipović, ainsi que de nombreux députés communistes, sont déférés aux tribunaux. Le 2 août, l'assemblée vote la légalisation de la fameuse "Proclamation" ("Obznana").

Le 16 août 1921, le roi Pierre Ier meurt, et le nouveau roi Alexandre prête serment le 6 novembre. Le 26 avril 1922, il signe l'arrêté sur la division administrative du pays en 33 départements. Le Bloc croate proteste contre la fragmentation de la Croatie. Le 3 décembre, le gouvernement radical-démocrate de Pašić démissionne, et le 16, Pašić forme un nouveau gouvernement radical et dissout l'assemblée. Les élections du 18 mars voient la victoire des radicaux en Serbie et celle du Parti républicain paysan de Radić en Croatie, qui double ses mandats (70 sièges), en se dissociant du Bloc croate, mais refuse toujours de siéger à l'assemblée de Belgrade. Le 28 juin, Pašić échappe à un attentat, et le 21 juillet le Parti républicain paysan de Radić adhère à la Fédération paysanne internationale (l'Internationale verte).

En mars 1924, les députés croates réintègrent par groupes les bancs de l'assemblée à Belgrade, pour tenter d'empêcher la division administrative de leur pays. L'Italie, où les fascistes de Mussolini ont pris le pouvoir, annexe, le 17 mars, l'État libre de Rijeka (Fiume). Le gouvernement Pašić démissionne le 27, mais reforme un gouvernement deux jours plus tard avec les démocrates indépendants de Pribićević et consorts. Mais le 27 juin déjà, Pašić démissionne, et Ljuba Davidović forme un gouvernement du bloc de l'opposition, avec le soutien du parti républicain paysan croate.

Le 1er janvier 1925, la loi sur la protection de l'État est appliquée au Parti républicain paysan croate sous prétexte de "soutien à la propagande communiste étrangère". Une instruction est ouverte et Radić, ainsi que les membres du bureau de son parti, sont arrêtés le 6 janvier. Aux élections du 8 février, le Bloc national de Pašić-Pribićević ne parvient pas à passer la barre de la majorité des voix, alors que le nombre des voix pour le parti croate augmente de 60 000 voix supplémentaires. Le gouvernement Pašić-Pribićević est reconduit le 29 avril et le parti radical serbe entame des négociations avec le parti croate qui accepte de renoncer à sa politique d'obstruction systématique à la monarchie et à son appellation républicaine. Le 18 juillet, Radić est relaxé et on procède à la formation d'un gouvernement dit d'"entente nationale", où Radić siège comme ministre de l'éducation. Les souverains yougoslaves visitent Zagreb à l'occasion des fêtes du millénaire du royaume croate et Radić est nommé délégué de l'État des Serbes, des Croates et des Slovènes à la Société des Nations à Génève.

A partir de 1926 se succèdent quatre gouvernements de Nikola Uzunović qui, après avoir échoué à s'entendre avec Radić, tente une coalition avec les Slovènes, puis avec les Musulmans de Bosnie en 1927, qui échoue également.

Après les élections du 11 août, le parti croate de Radić et le Parti démocrate indépendant de Pribićević se retrouvent au sein d'une opposition qui deviendra vigoureuse en se fondant en Coalition paysanne démocrate qui devient la cheville ouvrière de l'opposition aux radicaux serbes et mène une politique d'obstruction systématique au nouveau gouvernement de Velja Vukićević, formé le 23 février 1928. La VIIIe Conférence du comité régional du Parti communiste élit le 25-26 février Josip Broz, futur Tito, comme secrétaire général.

Le revirement politique spectaculaire de l'incontestable leader des Serbes de Croatie Pribićević, qui estime désormais qu'un État yougoslave stable n'est réalisable que si les Serbes acceptent finalement la confrontation avec ce qu'on appelle à l'époque "la question croate", constitue ce dernier pas dans le conflit croato-serbe qui va le faire passer en quelque sorte de l'état endémique en conflit ouvert.

Le 20 juin 1928, manipulé et payé par les radicaux serbes extrémistes ou de sa propre initiative, le député monténégrin Puniša Račić, en pleine séance de l'assemblée nationale, tire sur les députés croates du Parti paysan, en tue deux sur place (Đuro Basariček et Pavao Radić), en blesse deux autres légèrement (Ivan Pernar et Ivan Granđa), et mortellement le président du Parti et incontestable leader croate Stjepan Radić. Aussitôt l'attentat connu à Zagreb, 30 000 ouvriers, étudiants et autres manifestent en réclamant la République. Devant la répression "musclée" de la gendarmerie serbe, le Parti paysan invite les manifestants à se disperser, mais un tract du Parti communiste signé par Tito, les encourage à continuer. Le 21 et le 22 juin, il y eut cinq ouvriers morts, plus de 50 blessés et plus de 100 arrestations. Une grève générale est proclamée le 23.

Le gouvernement Vukićević démissionne le 4 juillet seulement, deux semaines après les événements sanglants à l'assemblée nationale. Après le désistement d'Aca Stanojević et de Stjepan Radić lui-même qui exige, pour sa part, la dissolution de l'Assemblée, de nouvelles élections et la révision de la Constitution, le démocrate chrétien slovène Anton Korošec accepte le 27 juillet de former un gouvernement de techniciens, en s'appuyant sur le parti des musulmans de Bosnie, les radicaux, les démocrates, ainsi que sur le Parti populaire croate (démocrates chrétiens croates de Stjepan Barić), ce qui vaudra à ce parti l'opprobre général dans l'opinion croate et ce qui explique sans doute le peu de popularité dont il jouit encore aujourd'hui dans la nouvelle Croatie.

Une assemblée croupion est convoquée le 1er août, désertée par la Coalition et le Bloc croate qui lui réfusent le droit de légiférer sur les Serbes d'outre-Drina et sur le peuple croate. Cette assemblée "sanglante" n'en ratifie pas moins les accords impopulaires italo-yougoslaves de Nettuno. Le 4, Tito est arrêté et condamné à 5 ans de réclusion. Le 8, le leader croate meurt des suites de ses blessures et est solennellement inhumé le 12. La coalition croato-serbe paysanne-démocrate réitère ses exigences quant à la convocation d'une assemblée constituante. Le 4 décembre, les étudiants proclament à Zagreb la grève générale qui se termine une nouvelle fois par des victimes tuées par la gendarmerie. Le colonel serbe V. Maksimović relève de ses fonctions l'autorité civile et proclame la loi martiale. Le 30, le gouvernement Korošec démissionne.

Le 4 et le 5 janvier 1929, le Roi reçoit en audience le successeur de Stjepan Radić, Vladko Maček, ainsi que le leader serbe de la Coalition croato-serbe, Svetozar Pribićević. Ils exigeaient un "changement total de l'organisation de l'État" dans le sens du rétablissement des entités étatique et culturelles historiques avec leurs parlements et leurs gouvernements.

Le 6 janvier, le roi Alexandre se décide pour le coup d'État: il dissout l'assemblée nationale, abroge la Constitution dite "de Vidovdan", abolit tous les partis et touutes les libertés politiques, et proclame la dictature, connue depuis lors dans l'histoire sous le nom de "Dictature du 6 janiver", en nommant comme chef d'un nouveau gouvernement, qui comporte quelques personnalités croates, le général Petar Živković qui inaugure immédiatement une politique brutale de répression. Le secrétaire du Comité central du Parti communiste, Đuro Đaković et le secrétaire du Secours rouge, Nikola Hećimović, sont conduits à la frontière autrichienne et exécutés, et jusqu'en 1931, sept secrétaires des organisations de la jeunesse communiste ont été tués. La direction du parti s'exile à Vienne et y fonde un bureau. Le 28 juin, le leader des Serbes de Croatie est interné et tourmenté, et s'exile à Paris.

Le 3 octobre, l'État des Serbes, des Croates et des Slovènes est renommé Yougoslavie et divisé en neuf banats dont les modèles administratifs à base géographique sont les départements français et dont les chefs administratifs, qui conservent l'ancienne appellation historique de bans - seule concession à la tradition historique -, sont néanmoins nommés par le roi. La Croatie est divisée entre quatre banats, mais il en va de même avec les autres entités nationales et historiques qui sont toutes administrativement découpées pour briser la résistance au centralisme.

En ces dix dernières années de son existence, le centralisme économique imposé par les autorités et les banques centrales belgradoises allait également compromettre gravement l'économie croate. La grande crise économique mondiale de 1929-1934 allait provoquer en 1931 l'effondrement du capital financier croate, rendant le marché des crédits croate dépendant des banques d'État et des banques de crédit privées de Belgrade.

Le 4 janvier 1930, le successeur du leader croate Stjepan Radić, Vladko Maček, est arrêté, soupçonné d'être de collusion avec le mouvement oustachi ("ustaša" = rebelle), mis sur pied par le député émigré du Parti croate du Droit, Ante Pavelić, et qui organise des attentats et des diversions terroristes. Mais, faute de preuves, il est relâché le 14 juin.

Le 3 septembre 1931, le général Živković forme son second gouvernement, et le Roi octroie une nouvelle constitution qui légalise la dictature: les députés des deux chambres dépendant entièrement du premier ministre nommé par le roi; tous les partis "tribaux, religieux et régionaux" sont écartés des élections, et le suffrage est public et le parti vainqueur reçoit une "prime" de 3/5 de mandats; le Roi est proclamé "champion de l'unité nationale et de l'intégrité territoriale". Le 8 novembre, le général Živković organise les élections que l'opposition boycotte. La nouvelle assemblée, surnommée "assemblée policière", se réunit le 7 décembre. Mais la gravité de la crise politique et économique contraint le 4 avril 1932 déjà à la démission le gouvernement Živković, remplacé par le gouvernement Voja Marinković, qui est lui-même remplacé trois mois plus tard (2 juillet) par le gouvernement Milan Srškić, remanié le 5 novembre.

Le 7 novembre 1932, la Coalition paysanne-démocrate publie ses "Points" qui dénoncent vigoureusement le régime absolutiste et l'hégémonie serbe, exigeant "le retour à 1918 comme point de départ". Le 31 janvier 1933, le président de la coalition croato-serbe en opposition, Vladko Maček, est arrêté et condamné à trois ans de cachot. En guise de représailles, le 9 octobre 1934, le mouvement oustachi de Pavelić organise, en collaboration avec le mouvement extrémiste macédonien, l'attentat de Marseille où périt le Roi Alexandre en visite officielle en France, ainsi que le ministre français des affaires étrangères, Louis Barthou. Le pouvoir en Yougoslavie revient, en raison de la minorité du prince héritier Pierre et suivant les dispositions testamentaires du défunt roi, à un conseil de régence présidé par le prince Paul Karageorgévitch. Un nouveau gouvernement est formé le 20 décembre par Bogoljub Jevtić, le ministre des affaires étrangères qui avait accompagné le Roi en France. Le pays a connu, en 1933, 40 grèves et, en 1934, 65.

Bien que vainqueur contre l'opposition (303 mandats sur 370) aux élections du 5 mai 1935, le gouvernement Jevtić démissionne et la coalition croato-serbe refuse de rejoindre les bancs de l'assemblée à Belgrade. Le 24 juin, Milan Stojadinović, centriste de droite, sympathisant fasciste et chef de la nouvelle Union radicale yougoslave, composée, outre des radicaux serbes majoritaires, des démocrates chrétiens slovènes de Korošec et des musulmans bosniaques de Spaho, forme un nouveau gouvernement.

Le 8 novembre 1936, une entrevue a lieu à Kranj en Slovénie avec le leader croate Maček, à l'initiative du prince régent Paul sur les possibilités d'une réorganisation de l'État. Mais l'entrevue consécutive de janvier 1937 avec le premier ministre Stojadinović à Brežice fut un échec, le leader croate exigeant la modification de la Constitution et la fédéralisation du pays, le premier serbe ne proposant que quelques sièges ministériels supplémentaires à la Coalition.

Sur le plan de la politique extérieure, la situation européenne de la Yougoslavie évolue. Rompant avec la politique française de la Petite Entente (1921) et celle de l'Entente balkanique du défunt roi, qui avaient pour but de contenir les visées expansionnistes de l'Allemagne, de l'Italie, de la Hongrie et de la Bulgarie, mais qui s'effondre avec l'Anschluß de l'Autriche en 1938, le prince régent Paul et son ministre cherchent à se ménager des assurances du côté des puissances de l'Axe: traité d'amitié avec l'Italie de Mussolini, accord commercial avec l'Allemagne et rapprochement avec la Bulgarie qui peut rejoindre l'Entente Balkanique. En contrepartie, les puissances de l'Axe exigent un règlement du problème croate. C'est ce qui va lier involontairement, aux yeux de l'opinion mondiale, la cause nationale croate aux visées politiques des puissances fascistes.

Aux élections du 11 décembre 1938, l'Union radicale yougoslave de Stojadinović emporte 1,643.783 voix (306 mandats) et la liste de l'opposition unifiée de Maček 1,364.524 voix, soit 67 mandats seulement. Le 31 décembre, Stojadinović forme son nouveau gouvernement, mais qui est contraint de démissionner un mois plus tard seulement (4 février 1939). Le 6 février, le Régent charge Dragiša Cvetković de former un nouveau gouvernement, avec comme tâche de régler définitivement "la question croate". Les pourparlers entre le premier Cvetković et le leader croate Maček (3-4 avril) aboutissent le 26 août aux Accords croato-serbes entre l'Union radicale yougoslave et le Parti paysan croate sur la création d'un banat autonome de Croatie, comprenant la Croatie-Slavonie sans la Syrmie orientale, la Dalmatie sans les Bouches de Kotor, l'Herzégovine occidentale, ainsi que des parties à majorité croate de la Bosnie savienne. Les principaux inconvénients de ces Accords sont, d'une part, le fait que leur ratification constitutionnelle est postposée et qu'ils peuvent donc être résiliés par une simple majorité de voix à l'Assemblée et, d'autre part, qu'ils laissent sans solution le problème des Musulmans de Bosnie (ces Accords constituent en quelque sorte un partage pur et simple de la Bosnie entre Croates et Serbes).

Le 24 juin 1940, le gouvernement Cvetković-Maček établit des relations diplomatiques avec l'Union soviétique. Le 4 mars 1941, le Régent rencontre secrètement à Berchetsgaden Hitler qui insiste sur l'adhésion de la Yougoslavie au Pacte de l'Axe avec, en échange, la reconnaissance de sa neutralité dans la conflagration européenne. Le 6 mars, le Conseil de la Couronne décide l'adhésion au Pacte de l'Axe et le 25 mars, Cvetković et Cincar-Marković signent l'acte d'adhésion à Vienne.

Le 26-27 mars, des manifestations organisées à Belgrade par le Parti communiste (qui compte déjà 8000 membres) dégénèrent rapidement en émeutes. Encouragés par l'Intelligence Service, le 27 mars, des officiers supérieurs abolissent la Régence et le gouvernement, proclament la majorité du roi Pierre II et le général Dušan Simović forme un gouvernement de salut national auquel participent certains Croates du Parti paysan. Dans la nuit du 5 au 6 avril 1941, le nouveau gouvernement signe à Moscou un pacte d'amitié et de non-agression avec l'Union soviétique.

Le 6 avril, sans déclaration de guerre préalable, la Luftwaffe bombarde Belgrade et 56 divisions blindées et motorisées envahissent la Yougoslavie. Le 10 avril, les blindés allemands pénètrent à Zagreb et le 12, à Belgrade. Le 18 avril à midi, l'Armée royale yougoslave capitule. La brève campagne de Yougoslavie a néanmoins contraint Hitler à différer la mise en œuvre du plan "Barberousse" du 15 mai au 22 juin, retard qui a gravement compromis la réussite de la campagne de Russie.

Le Reich et ses alliés partagent la Yougoslavie: la Slovénie est divisée entre l'Allemagne (Styrie, Carinthie) et l'Italie (Carniole); la Hongrie occupe une partie de la Voïvodine (Baranja et Bačka, le Banat devenant, en raison de la présence d'une forte minorité allemande, territoire sous administration allemande), la Macédoine est partagée entre la Bulgarie et l'Albanie, et le Monténégro rattaché au protectorat italien d'Albanie; la Serbie devient un protectorat allemand à l'instar de la Bohême-Moravie. Le 10 avril, le colonel Slavko Kvaternik proclame à Zagreb l'État indépendant de Croatie que reconnaissent aussitôt (le 15 avril) le Reich et ses alliés (Italie, Hongrie, Slovaquie, Roumanie, Bulgarie, Finlande, Danmark, Espagne, Japon, Mandchourie). Sans reconnaître la Croatie, le Vatican y a nommé un visiteur apostolique permanent. La Suisse, en tant qu'État neutre, n'a pas davantage reconnu le nouvel État croate, mais elle a maintenu son consulat à Zagreb et signé deux traités économiques avec la Croatie. Une mission commerciale croate fut ouverte à Zurich.

Le leader croate Maček ayant refusé l'offre allemande de prendre le pouvoir en Croatie, les Allemands et les Italiens instaurent comme Gauleiter ("Poglavnik") leur allié de longue date, le chef du mouvement révolutionnaire et terroriste Oustacha, Ante Pavelić. Le leader croate Maček est mis en résidence surveillée.

L'État indépendant de Croatie (1941-1945) et la Seconde guerre mondiale

Le 10 avril 1941, le colonel Slavko Kvaternik proclame à la Radio-Zagreb, au nom de Pavelić, “notre Poglavnik”, l'indépendance de la Croatie, et le président du Parti paysan, Vladko Maček, son invitation à la population à se soumettre au nouveau pouvoir et aux responsables de son parti à se mettre au service du nouveau gouvernement national.

Une Direction d'État est formée le 13 avril à Zagreb sous la présidence de l'écrivain croate Mile Budak. Pavelić ne rejoindra la capitale avec sa suite que le 15 avril à 4 heures du matin, après avoir eu des entretiens en tête à tête avec l'émissaire du Reich Veesenmayer et celui de l'Italie fasciste Anfuso. Le lendemain, il forme son premier gouvernement et le 17 avril, il signe le fameux Décret-Loi sur la défense de la Nation et de l'État qui punit de mort, en tant qu'acte de haute trahison, toute "atteinte à l'honneur et aux intérêts vitaux de la nation croate", ainsi que "la mise en péril de l'existence de l'État Indépendant de Croatie", délits qui ne sont pas définis plus avant, mais qui sont poursuivis immédiatement par des tribunaux d'exception et des cours martiales.

Peu après, le 30 avril, pour satisfaire aux exigences allemandes, le pouvoir oustachi promulgue deux autres décrets-lois, l'un sur l'appartenance raciale qui définit l'origine aryenne, ainsi que la procédure de son établissement, l'autre sur la protection du sang aryen et de l'honneur de la nation croate, qui interdit aux Juifs la participation à l'édification de la culture nationale et aryenne, ainsi que les mariages avec les personnes d'origine aryenne. Les mêmes critères sont appliqués également à la minorité gitane en Croatie. L'activité des tribunaux d'exception et des cours martiales sera principalement centrée sur l'élimination des Juifs et des Serbes, mais elle s'étendra rapidement aussi à la poursuite judiciaire de tous les opposants au régime oustachi, sujets Croates y compris, mais principalement des sympathisants ou des membres du mouvement de résistance communiste.

La persécution nazie des Juifs sert de modèle en ce qui concerne les Serbes de Croatie: l'usage de l'écriture cyrillique est interdit, ainsi que l'appellation "religion orthodoxe serbe" (remplacée par le terme "grecque orientale"), la liberté de mouvement des sujets serbes est restreinte au périmètre des localités de leur résidence et interdite la nuit. Les Serbes doivent quitter les quartiers résidentiels du nord de la capitale et, dans certaines régions, le port d'un brassard bleu marqué de la lettre "P" (pravoslavac=orthodoxe) leur est imposé à l'instar de la fameuse et infâme étoile jaune. Cette politique de nettoyage nationaliste est complétée par un décret-loi du 3 mai 1941 sur la conversion des orthodoxes au catholicisme sous réserve d'approbation des autorités oustachies.

Des camps de concentration dits de "rassemblement" et de "travail" furent créés dès mai 1941: Danica (Koprivnica), Jadovno, Pag, Stara Gradiška, Loborgrad, Đakovo, Tenja, Krušćica en Bosnie, et le plus tristement célèbre Jasenovac. Le nombre exact des victimes de Jasenovac est difficile à établir avec exactitude aujourd'hui: il varie, suivant les sources et les chercheurs, entre 70/80 000 et 200 000 victimes.

Le 18 mai 1941 déjà, Pavelić signe avec Mussolini, les Accords de Rome par lesquels la Croatie cède à sa voisine et alliée les deux tiers stratégiquement et économiquement les plus importants du littoral croate (Dalmatie), renonce à organiser une force navale et accepte comme Roi de Croatie un prince italien de la Maison de Savoie (Aimone, duc de Spolète). Occupée militairement, la région septentrionale de Međumurje est annexée officiellement par le parlement hongrois le 16 décembre 1941, nonobstant les protestations diplomatiques de la Croatie.

Sur le plan de l'organisation administrative, dès le mois de mai, le Quartier général oustachi, instance exécutive suprême du mouvement en exil, renommé Logis général oustachi, devient l'exécutif suprême du pays, dont l'organisation est basée, d'une part, sur la Constitution de 1932 et les Principes du mouvement oustachi croate de 1933; un décret de juin 1941, divise le pays en 22 grands comitats (velike župe), dont le tracé avait également pour but d'effacer les vestiges de la séparation historique entre la Croatie et la Bosnie-Herzégovine et de créer dans ces entités des majorités croates artificielles. Un décret du chef de l'État du 24 janvier 1942 convoque en session parlementaire les députés encore vivants du dernier parlement croate de 1918, ceux élus aux élections de 1938, tous les membres du Comité central du Parti paysan et tous les membres du Parti croate du droit élus en 1919, ainsi que tous les dignitaires du Logis oustachi et deux représentants de la minorité allemande. En dépit de la constitution de commissions parlementaires (qui n'avaient en fait aucune compétence) et malgré la promesse du chef de l'État de promulguer un décret-loi sur la constitution d'un nouveau parlement, ce parlement, constitué comme décrit plus haut, ne s'est plus réuni que deux fois (en avril et en décembre 1942), mais sans aucune compétence législative. Le vrai pouvoir administratif était en fait partagé sur le terrain entre les fonctionnaires du mouvement oustachi et les autorités militaires (allemande et italienne). La Croatie fut en effet partagée en deux régions militaires, l'une allemande, l'autre italienne, de part et d'autre de la ligne de démarcation des sphères d'intérêt respectifs du Reich et de l'Italie fasciste. La région italienne était divisée en deux zones, une zone le long de la côte, dite "démilitarisée" ou ultérieurement "IIe zone", parce que les Accords de Rome interdisaient à la Croatie d'y stationner des troupes, l'appellation de IIIe zone étant réservée au reste de la région militaire sous contrôle italien jusqu'à la ligne de démarcation. Fin août 1941 déjà, les autorités oustachies sont contraintes de transférer l'autorité civile de la IIe zone au commandement de la IIe armée italienne du général Ambrosio. Les autorités militaires italiennes tentent d'étendre leur autorité également à la IIIe zone, en y favorisant clandestinement et paradoxalement le mouvement de résistance des tchetniks serbes.

Pavelić est reçu le 6 juin 1941 à Berchtesgaden par Hitler et le 15 juin, il signe à Venise l'adhésion de la Croatie au pacte tripartite de l'Axe, et le 25 novembre à Berlin au pacte "anti-Komintern". Le 14 décembre, sous le présidence de Pavelić, le gouvernement croate, suite à l'invitation du ministère allemand des affaires étrangères à tous ses alliés, proclame l'état de guerre avec les États-Unis. Au moment du déclenchement de la guerre germano-soviétique, deux unités croates (le 369e régiment d'infanterie instruit en Allemagne et le corps d'armée de transport léger de la Légion croate instruit en Italie) furent envoyées au front de l'Est et furent décimées à la bataille de Stalingrad.

Le régime totalitaire de Pavelić et ses exactions, l'occupation militaire germano-italienne et l'annexion d'une bonne partie de la Dalmatie par les Italiens ont favorisé une éclosion rapide d'un Mouvement de libération nationale dont le parti communiste a aussitôt pris l'organisation en mains grâce à un programme d'égalité des peuples ("fraternité et unité") et de lutte contre l'occupant. La première unité de la résistance (partisans) sur le territoire de toute l'ancienne Yougoslavie fut formée le 22 juin 1941 à Sisak en Croatie.

Au début, le mouvement de résistance se propageait évidemment surtout dans les régions croates à forte densité de population serbe, phénomène dû non seulement aux exactions oustachies sur la population serbe, mais aussi à l'attitude indécise et équivoque de la direction du Parti paysan, largement majoritaire en Croatie avant l'éclatement de la guerre. Ce n'est qu'à partir de 1942 qu'on note une adhésion plus massive des Croates au mouvement de résistance.

La configuration politique et militaire du territoire de l'État oustachi va se compliquer par l'entrée en activité d'un élément supplémentaire: l'organisation des tchetniks. Organisation paramilitaire serbe entre les deux guerres, anti-croate et anti-musulmane, et dont le double objectif était le soutien à la monarchie et à l'hégémonie serbe dans une Yougoslavie centralisée, le mouvement se regroupe en Bosnie orientale autour de Draža Mihailović, colonel de l'armée yougoslave et chef d'état major de la IIe armée, qui refuse la capitulation de l'armée yougoslave, ce qui lui vaudra la sympathie du général de Gaulle jusqu'à la fin de la vie de ce dernier, malgré tous ses actes criminels au cours de la guerre.

En octobre 1941, le mouvement est reconnu par le gouvernement yougoslave en exil à Londres et son chef est promu général. Le mouvement se développe surtout dans les régions de la Croatie à forte majorité de population serbe, notamment à Knin dans l'hinterland dalmate et en Herzégovine orientale, où les chefs tchetniks locaux passent des accords avec les autorités militaires italiennes d'occupation qui leur laissent les mains libres d'organiser un nettoyage ethnique en règle de la région des populations croates et musulmanes: des dizaines de milliers de Croates et de Musulmans seront victimes de massacres et souvent aussi d'atrocités. Les protestations et les démarches diplomatiques des autorités oustachies à Rome sont totalement ignorées et les faits déniés par les autorités fascistes italiennes.

Mais le mouvement tchetnik va rapidement entrer en concurrence avec celui de la résistance communiste de Tito, qui opère pratiquement dans le même espace. Malgré le mot d'ordre de collaboration avec les tchetniks et deux entrevues (en septembre et octobre 1941) entre Tito et Mihailović, le Mouvement de libération nationale de Tito gagne progressivement du terrain, notamment auprès des populations slovènes et croates, parce qu'il proclame dès le début le principe d'égalité de tous les peuples de Yougoslavie et la nécessité d'organiser le futur État yougoslave comme une fédération.

Cette dissociation du mouvement de la résistance aura inévitablement aussi des conséquences sur le plan international. Alors que les Anglo-Américains soutiennent Mihailović et le gouvernement yougoslave en exil à Londres, en se promettant de restaurer après la guerre la monarchie yougoslave, les Soviétiques soutiennent inconditionnellement le mouvement de Tito qui a comme but d'établir une république yougoslave suivant le modèle stalinien d'une fédération soviétique.

En automne 1941 déjà, on forme le Quartier général des forces partisanes, ainsi que le Quartier général de Croatie dont le premier chef est Ivan Rukavina et le premier commissaire politique, Mato Orešković. Fin novembre 1942 est constitué à Bihać en Bosnie le Conseil antifasciste de libération nationale de la Yougoslavie (AVNOJ) et en juin de l'année suivante, celui de la Croatie (ZAVNOH), dont le premier président est le poète croate Vladimir Nazor. Fin novembre 1943, lors de sa deuxième session, l'AVNOJ se proclame organe législatif et représentatif suprême de la Yougoslavie, forme un Comité national de libération de la Yougoslavie qui assume le rôle de gouvernement, interdit le retour du Roi au pays, et décide que le nom du pays sera: "Yougoslavie Démocratique Fédérale". En mai 1944, le ZAVNOH croate proclame l'État Fédéré de Croatie comme partie intégrante de la Yougoslavie Démocratique Fédérale.

Le principal parti de l'opposition croate, le Parti paysan croate, du fait de l'attitude indécise et équivoque de son président Vladko Maček, s'est trouvé affaibli et progressivement en marge des décisions et des événements politiques importants. Il s'est fractionné en trois tendances: certains dirigeants du parti ont cédé aux sollicitations du mouvement oustachi et donné leur caution au nouvel État, sinon toujours au nouveau régime; d'autres ont rallié le maquis et le parti communiste; le président Maček lui-même enfin a désigné Juraj Krnjević comme son plénipotentiaire au sein du gouvernement yougoslave en exil à Londres. Il fut arrêté et déporté au camp de Jasenovac d'octobre 1941 à mars 1942, lorsqu'il fut libéré mais placé en résidence surveillée dans sa propriété des environs de Zagreb (Kupinec), afin d'éviter qu'il ait des contacts avec l'étranger, selon l'expression du chef de l'État lui-même. La capitulation de l'Italie le 8 septembre 1943 et le passage consécutif de Badoglio dans le camp des Alliés, vont précipiter les événements en Croatie, sans que le Parti paysan soit en mesure de les infléchir ou même de les influencer notablement dans quelque sens que ce soit.

A cause de l'incapacité des forces militaires croates de les protéger contre les exactions et les massacres des royalistes serbes (tchetniks) et suite au transfert en Bosnie du gros des forces de résistance communiste au début de 1942, entraînant une intensification des combats dans tous les sens, les Musulmans de Bosnie, provenant surtout de la région militaire d'occupation allemande et groupés autour de l'association El-Hidaje, tentent de mettre en œuvre un programme politique qui prévoit la création tout au moins d'une Bosnie autonome au sein de l'État Indépendant de Croatie, sinon un État bosniaque indépendant, ainsi qu'une force armée exclusivement bosniaque. Pavelić ayant décliné les principales exigences d'une délégation musulmane qu'il avait reçue à Zagreb le 1er novembre 1942, les dirigeants musulmans adressent aussitôt un mémorandum à Hitler lui-même avec un programme similaire. Négligeant les exigences politiques de la pétition musulmane, le pouvoir allemand saisit immédiatement l'occasion de l'aubaine militaire et Himmler délégue à Sarajevo le colonel SS Werner Fromm pour former la division SS-Handchar dont 60% de recrues étaient des Musulmans et 40% des Allemands, surtout de Croatie, et dont la tâche était la lutte contre les partisans de Tito.

Le lendemain de la capitulation de l'Italie, le 9 septembre 1943, le Reich réitère sa reconnaissance inconditionnelle de la Croatie et de son intégrité territoriale, comprenant maintenant également toute la côte adriatique orientale, mais sans l'Istrie et Rijeka (Fiume), qui faisaient partie de l'Italie déjà avant les Accords de Rome de 1941 et qu'Hitler intégrera par un décret du 10 septembre à la zone opérationnelle "Littoral adriatique" qui comprend en outre le Frioul, Gorizia, Trieste, le Quarnero (Kvarner) et la Carniole.

La capitulation de l'Italie et les revers des armées du Reich incitèrent certains dirigeants oustachis et certains officiers supérieurs de l'armée régulière, groupés autour du ministre des affaires intérieures Mladen Lorković et celui des forces armées, Ante Vokić, à dissocier le sort ultérieur de l'État croate du régime oustachi et de son chef Pavelić, ainsi que du Reich allemand, en organisant un putsch (connu depuis lors dans l'historiographie sous le nom de "Putsch Vokić-Lorković”). Ils gagnèrent à leur cause un certain nombre de politiciens de la direction du Parti paysan, dont le porte-parole était August Košutić, et qui estimaient que leur parti, le plus important parti croate d'avant-guerre, devait prendre sa part dans les événements décisifs pour le sort de la Croatie, et qui n'allaient pas tarder de se produire. Tout comme son homologue allemand (le putsch von Stauffenberg), le putsch échoua, d'une part, parce que les Alliés ont refusé les propositions des conjurés, d'autre part, parce qu'ils furent trahis par Pavelić qu'ils avaient mis au courant, croyant naïvement qu'il serait capable de sacrifier son pouvoir pour le bien du pays. Le 21 août 1944, Pavelić en avertit les autorités allemandes et le 30 août, il fit arrêter tous les conjurés à l'exception de Košutić qui réussit à rejoindre le maquis communiste. Les deux ministres conjurés, ainsi que deux conjurés du Parti paysan (Ivo Farolfi et Ljudevit Tomašić) furent exécutés sur ordre de Pavelić lors de la retraite des armées croates vers l'Autriche en 1945.

L'accroissement constant des unités de la résistance communiste de Tito, qui sont depuis l'été 1945 organisées en quatre armées, contraignent les Alliés à dévoir considérer Tito et son mouvement comme un interlocuteur valable. Ils encouragent dès lors les Accords Tito-Šubašić signés sur l'île de Vis le 16 juin qui prévoient la formation d'un gouvernement mixte.

Le Conseil d'État monténégrin de Sekula Drljević, qui avait proclamé en 1944 l'indépendance du pays, les émissaires serbes envoyés par le chef du mouvement tchetnik de Draža Mihailović, les Slovènes du général Leo Rupnik et de l'évêque de Ljubljana Gregor Rožman, cherchent tous en avril 1945 une alliance avec les autorités croates pour créer un bloc anticommuniste qui empêcherait les communistes d'arriver au pouvoir. Les tchetniks se déclarent même prêts à reconnaître l'État Indépendant de Croatie moyennant quelques corrections de frontière en Bosnie orientale après la guerre; les Slovènes proposent une confédération pour devancer les décisions déjà arrêtées des Anglo-Américains quant à la restauration de la Yougoslavie. Mais il est trop tard: les unités de Tito avancent inexorablement et les forces allemandes font retraite et, avec elles, les forces armées croates. Dans une ultime tentative diplomatique, les autorités oustachies cherchent sans succès à entrer en contact avec les Alliés par l'intermédiaire du Vatican; l'ambassadeur croate à Berlin cherche, de son côté, à plaider la cause de la nécessité du maintien de l'État croate auprès des Alliés par l'intermédiaire du quartier général de l'amiral Dönitz, successeur d'Hitler. Le 4 mai 1945, un mémorandum signé par tous les ministres du gouvernement oustachi est envoyé par un avion spécial au quartier général du maréchal britannique Alexander en Italie méridionale: on y souligne la nécessité du maintien de l'État croate; on insiste sur le fait que cet État n'appartient pas au bloc fasciste et qu'il ne luttait pas pour l'idéologie fasciste, mais qu'il menait une guerre nationale croate défensive; le gouvernement oustachi s'y met sous l'égide des Alliés et se déclare prêt à accepter l'arbitrage de la Grande Bretagne et des États-Unis; on y mentionne également la possibilité de la poursuite du combat contre le mouvement communiste qui menace non seulement les Croates, mais aussi les autres nations voisines.

Le 6 mai, Pavelić avec son gouvernement et toutes les unités régulières et oustachies de l'armée, suivis par une foule de civils, comprenant aussi des femmes, des enfants et des vieillards, qui craignaient l'arrivée des troupes communistes, quittent Zagreb et se dirigent en un immense exode vers l'Autriche, voulant se rendre armes et bagages aux Alliés et non aux titistes. Le 15 mai, les masses en exode sont arrêtées par l'armée britannique dans la plaine de Bleiburg et aussitôt encerclées par les unités de l'armée yougoslave de Tito; le général de brigade Patrick Scott ayant exigé une reddition sans condition aux partisans endéans une heure, à l'expiration du délai, les troupes de Tito ont ouvert un feu de mitrailleuses et de mortiers, massacrant des milliers de gens. Après la reddition, de longues colonnes de soldats et de civils (nommées ultérieurement marches de la mort) ont été formées et ramenées à pied sous escorte militaire en Yougoslavie. Ceci a donné occasion à de nombreux massacres collectifs de soldats et de civils croates, mais aussi de soldats monténégrins, serbes (tchetniks) et slovènes. Les règlements de compte, les jugements arbitraires et les massacres systématiques se sont poursuivis en Yougoslavie pendant les premières années qui ont suivi la guerre. Depuis la proclamation de l'indépendance de la Croatie et de la Slovénie en 1991, il ne se passe pratiquement pas d'année sans qu'on ne découvre en Slovénie et en Croatie, à l'occasion de travaux d'aménagement de routes et de sites, de nouveaux charniers datant de l'immédiat après-guerre.

Le 8 mars 1945, les troupes de Tito entrent à Zagreb, ce qui marque la fin de la IIe guerre mondiale en Croatie, mais aussi la fin de la tentative croate de fonder et maintenir un État indépendant.

La seconde Yougoslavie (communiste) (1945-1991)

En février 1945 déjà à Yalta, les trois grands avaient adressé des consignes à Tito exigeant l’acceptation au sein de l’Assemblée nationale provisoire des députés élus aux dernièrs élections avant la guerre (1938), l’établissement d’un régime démocratique, la tenue d’élections multipartis et le respect de la propriété privée. Mais le Parti communiste a réussi à maintenir le contrôle sur l’armée et les autorités civiles. D’autre part, les députés de l’opposition aux communistes (Milan Grol) jouèrent la mauvaise carte politique en prenant des positions impopulaires contre le système fédéral et contre la reconnaissance de l’identité nationale des Monténégrins et des Macédoniens; refusant de reconnaître les organes de pouvoir constitués pendant la résistance et exigeant de geler les procès des criminels de guerre et des collaborateurs. Une situation chaotique dans les rangs du principal parti croate de l’opposition d’avant guerre, le Parti paysan, ne faisait qu’aggraver cette situation.Un mémorandum envoyé par les émigrés (10.09.45) à la Conférence des ministres des affaires étrangères à Londres pour la formation d’un nouveau gouvernement yougoslave resta lettre morte, et le Parti communiste entama une campagne électorale sous le terrorisme, ce qui entraîna d’abord la démission de Milan Grol pour non respect des accords Tito-Šubašić et ensuite (début octobre), celle de Šubašić et de Šutej eux-męmes. Le 11.11.45, le Parti communiste se présenta seul aux élections sous l’appellation faussement démocratique, il est vrai, de Front National.

L’Assemblée constituante se réunit le 29.11.45 et vota la nouvelle appellation du pays: République Populaire Fédérative de Yougoslavie. Le 30.01.46, la nouvelle constitution fut promulguée (1ère constitution). Le 18.01.47, le Parlement croate promulgua la constitution croate, absolument symétrique à la fédérale. L’organisation fédérale du pays n’était en fait que théorique, le pouvoir de fait étant exercé par le Parti et son Politbureau dirigé par son secrétaire général (Tito): il s’agissait en fait d’une partiecratie de type soviétique.

Le nouveau pouvoir installa un véritable régime de terreur: nombre d’opposants potentiels au nouveau régime furent jugés ou souvent liquidés sans jugement comme "collaborateurs", tous les avoirs de l’Église catholique furent confisqués, les écoles catholiques fermées, et la Faculté de théologie expulsée de l’Université de Zagreb (1952). Le Parti intenta un procès contre l’archevêque de Zagreb, Alojzije Stepinac, ainsi que contre certains dirigeants du Parti Paysan Croate. Les politiciens croates, anciens membres du premier gouvernement de Tito (Šubašić, Šutej, Košutić) furent consignés ŕ résidence surveillée.

En ce qui concerne Stepinac, son attitude courageuse pendant la Deuxième guerre mondiale fut reconnue par de nombreuses personnalités, notamment juives, dans le monde. Sa fidélité sans failles à l'Église de Rome et sa ferme condamnation du totalitarisme communiste lui valurent un procès monté de toutes pièces et la condamnation à seize ans de travaux forcés peine commuée en assignation à résidence à vie. Il existe de fortes présomptions qu'il fut lentement empoisonné par les services de la sécurité d'État yougoslave.

L’organisation fédérale de la nouvelle Yougoslavie, présentée par la propagande du Parti (Agitprop) comme la solution idéale et définitive des contentieux entre nations et nationalités au sein du nouvel État suscitait une opposition larvée et muselée, mais réelle, autant en Serbie qu’en Croatie. Alors que l’opposition serbe, inspirée par le mythe de la Grande Serbie, désapprouvait la reconnaissance des identités nationales et des républiques de Macédoine et du Monténégro, ainsi que des provinces autonomes de Voïvodine et du Kosovo au sein de la république serbe, la considérant comme un "morcèlement" du "sol sacré de la patrie", l’opposition croate acceptait mal le centralisme yougoslave, ainsi que le grief de l’"oustachisme" que les institutions fédérales et les dirigeants de l’Armée yougoslave faisaient valoir pour y restreindre de manière draconienne la participation croate, sans parler de la concetration des capitaux à Belgrade, alors que la plupart des dirigeants communistes croates avaient espéré une réelle autonomie politique et économique.

L’histoire se répétait ainsi et mettait en place progressivement ces mêmes figures qui avaient été la cause profonde de l’éclatement de la Yougoslavie monarchique et qui allaient, quarante ans plus tard, par un concours de circonstances internationales, détruire également la Yougoslavie communiste.

Sur le plan économique également, on procéda dès 1945 à la confiscation de toutes les propriétés privées, ainsi qu’à la "réforme agraire" sur le modèle soviétique, en nationalisant toutes les propriétés terriennes et en les convertissant en kolkhozes en 1949, par une subtile politique de surcharge fiscale, les fermiers ne pouvant conserver que 35 hectares pour usage personnel. En 1946, il y eut nationalisation de tous les gros avoirs (usines et entreprises), et en 1948, celle des petits commerces et des petites entreprises. Pour reconstruire le pays dévasté par la guerre, on lança "le travail bénévole", qui n’était en fait qu’une variante euphémique du travail forcé. L’essentiel de l’aide aux populations était en fait de provenance occidentale (U.N.N.R.).

Après l’étape de la rénovation, il y eut une étape d’industrialisation et d’électrification suivant le modèle soviétique. Le premier plan quinquénal du développement économique (1947-1951) avait pour but une industrialisation accélérée et une accumulation centralisée, pour tirer le pays du retard économique et culturel hérité du passé, mais il fut un échec: basé sur le développement simultané de toutes les branches de l’industrie, avec le but d’éviter toute importation, privé des ressources financières nécessaires à sa réalisation, géré par des dirigeants dont la seule compétence était d’avoir participé à la résistane et et à la révolution, la nouvelle politique économique était exclusivement axée sur l’industrie lourde, l’énergétique, l’exploitation minière et l’équipement militaire, négligeant totalement l’industrie légère et les infrastructures. Le centralisme bureaucratique du Parti bloquait toute possibilité d’initiative locale ou individuelle.

Sur le plan de la politique extérieure, dans les toutes premières années de son existence, la nouvelle Yougoslavie était entièrement inféodée au système soviétique (notamment au Kominform, qui est créé en 1947 et dont le siège est d’ailleurs établi à Belgrade).

Mais dès 1948, les pressions soviétiques suscitent une résistence du Parti yougoslave qui se distance des diktats soviétique lors de son Congrès du 01.03.48. Le 27.03, Staline et Molotov adressent une lettre au Comité central yougoslave l’accusant d’"activités anti-soviétiques" et de permissivité vis-à-vis d’une "pénétration tacite d’éléments capitalistes dans le système socialiste". Le Comité Central yougoslave rejette les accusations sociétiques et propose des entretiens entre les représentants des deux partis. Mais une nouvelle lettre sociétique (04.05.48) qualifie la réponse yougoslave d’"aggravation du conflit", et la réunion des délégués de l’Informbureau à Bucarest (juin 1948) a lieu en l’absence de la délégation yougoslave. Dans la résolution finale, le Parti yougoslave est condamné pour "une politique hostile vis-à-vis de l’Union soviétique, la discréditation de l’Armée soviétique et la mise sur pied d’égalité de la politique extérieure de l’U.R.S.S. et de celle des puissances impérialistes" et exclu de l’Informbureau. Le 5e Congrès du Parti yougoslave donne son soutien au Comité central et rejette catégoriquement la Résolution de l’Informbureau.

Staline procède alors à une politique d’isolation économique de la Yougoslavie assortie d’incidents frontaliers avec les pays satellites de l’U.R.S.S. et de menaces d’intervention militaire, ce qui eut pour conséquence une scission au sein du Parti yougoslave dont un certain nombre de membres (d’après certaines estimations, jusqu’à 53 000) opta pour la position de l’Informbureau et de Staline. Tito réagit brutalement en limogeant et en emprisonnant tous les "informburauistes" qui n’avaient pas cherché refuge en U.R.S.S. ou dans les pays socialistes, la plupart sur la tristement célèbre Île Nue (Goli Otok), où ils furent soumis à des traitements inhumains et à la torture.

Dans la foulée de l’affaire de l’Informbureau, un soulèvement des nationalistes serbes de Croatie ("Soulèvement de la Saint-Georges") commença le 6 mai 1950 dans diverses régions croates à majorité de population serbe sous la devise "Pour le Roi et la Patrie", ce qui entraîna une intervention de l’Armée et le limogeage des dirigeants serbes nationalistes, ainsi que leur internement sur l’Île Nue.

Cette vague d’"épuration" se poursuivit également par l’emprisonnement et l’assassinat déguisé en suicide (juin 1949) d’Andrija Hebrang, un des plus anciens collaborateurs croates de Tito, accusé d’intelligence avec l’U.R.S.S., de fautes pendant la guerre et de collaboration secrète avec les oustachis et la Gestapo. La vraie raison était en fait son sentiment national croate et la défense des intérêts croates au sein de la fédération et du Comité central, jugés inadmissibles par les éléments centralistes et grand-serbes au sein du Comité central.

La situation de la nouvelle Yougoslavie n’était guerre plus enviable face à l’Occident. Le conflit territorial avec l’Italie au sujet du territoire croate de l’Istrie et du pays de Trieste incita les trois grands (Grande Bretagne, États-Unis, France) à publier le 20.03.48, sa Déclaration tripartite dans laquelle elle préconise la restitution de ce territoire à l’Italie. La Yougoslavie se trouvait de ce fait placée entre deux feux et forcée de changer de politique. Le début de la guerre froide allait l’y aider.

Sur le plan extérieur, en échange du dédomagement de leurs ressortissants pour la nationalisation de leurs avoirs et de la promesse d’apurement de la dette yougoslave d’avant la guerre, les pays occidentaux relancèrent les échanges économiques avec la Yougoslavie, les États-Unis lui ayant fourni dès 1950 une première aide financière et, en 1951, passé des accords sur une aide militaire.

Sur le plan intérieur, le Comité central se mit en quête d’un nouveau modèle de société socialiste qui se distinguât de celui pratiqué en Union soviétique. A cette fin, le Politbureau du Parti (Tito, Edvard Kardelj, Aleksandar Ranković, Milovan Đilas et Boris Kidrič), en abandonnant la bureaucratie étatique du modčle soviétique, opta pour une gestion ouvrière des entreprises axée sur des conseils ouvriers, dont le premier fut constitué le 31.12.49 à Solin près de Split, ce qui inaugurait le fameux modèle de l’autogestion ouvrière yougoslave qui fut bientôt étendu à toutes les organisations de travail (universités, écoles, hôpitaux et instituts divers). L’échec économique total des coopératives agricoles (kolkhozes) entraîna leur dissolution dès 1953. Mais ce principe autogestionnaire était en fait fallacieux, dans la mesure où toutes les décisions importantes étaient contrôlées et même suggérées par le Parti. Le 6e Congrès du Parti (2-7.11.52) entérina les réformes et engagea les membres du Parti à devenir des "animateurs" au sein des conseils de travail, ce qui ne faisait que renforcer le contrôle du Parti sur les organisation "autogestionnaires" du travail et empêchait définitivement le passage à une économie de marché libre, à savoir non contrôlée par l’État, bien que le Congrès se fût prononcé contre l’amalgame du Parti et de l’État. Le nom Parti Communiste de Yougoslavie fut changé en Ligue des Communistes de Yougoslavie. Ces réformes furent alors coulées en force de loi constitutionnelle en janvier 1953 par l’Asssemblée nationale.

Les critiques du partisan le plus radical de la poursuite de la politique des réformes, le Monténégrin Milovan Đilas, secrétaire du Comité central de la Ligue, chargé des activités idéologiques et de propagande (agitprop), allant jusqu’à suggérer une évolution vers le multipartisme, entraînèrent la convocation d’un plénum extraordinaire du Comité central (16-17.01.54) qui condamna les idées de Đilas (que celui-ci exposa par après dans un livre - "La Nouvelle classe dirigeante" - devenu best-seller international en son temps) comme un "mélange d’anarchisme et de libéralisme bourgeois" (Kardelj) et se prononça pour le maintien de l’autorité du Parti, en fait pour la continuation de la dictature communiste. Le gouvernement fédéral reçut une plus grande part dans le Fonds des investissements et tout débat sur la démocratisation de la société selon les modèles occidentaux fut interdit. Đilas lui-même fut exclu de la Ligue des communistes et déchargé de toutes ses fonctions au sein du Parti.

L’introduction, cependant, d’un système communal en 1955, qui octroyait sans doute aux pouvoirs locaux plus d’influence dans l’économie de leur ressort, n’eut en fait guère d’effet sur une décentralisation réelle de l’économie, les pouvoirs fédéraux et républicains conservant près de trois quarts des moyens d’investissements, mais il favorisa le pullulement d’entreprises "politiques" tout à fait non rentables et soutenues par des potentats locaux au sein du pouvoir central, d’où le grief de dilapidation des ressources sociales, du moral ouvrier très bas et des abus que dénonce une lettre du Comité central aux directions régionales du Parti en février 1958.

La mort de Staline (05.03.53) infléchit la politique étrangère yougoslave vers une normalisation progressive des relations avec l’U.R.S.S. et ses pays satellites. Du 26.05 au 03.06 1955, une délégation présidée par Nikita Khrouchtchov se rend à Belgrade où sera rendue publique la Déclaration de Belgrade qui insiste sur le respect mutuel de la souveraineté et de l’indépendance, ainsi que sur la promotion de la collaboration économique, la cessation de toute activité de propagande hostile et de désinformation, et la condamnation de toute velléité d’agression entre les nations. La visite de Tito à Moscou (01-23.06.56) aboutit à la Déclaration de Moscou qui reconnaît la possibilité de voies diverses vers la réalisation du socialisme. Cette normalisation des rapports entre l’U.R.S.S. et la Yougoslavie met une sourdine aux relations yougoslaves avec les pays de l’Occident. Le Pacte Balkanique (avec la Grèce et la Turquie) est gelé. Mais les dirigeants yougoslaves restent sur leurs gardes, craignant une récrudescence du stalinisme, ce qui incite les pays occidentaux à poursuivre leur politique d’aide à la Yougoslavie. Malgré l’allocution secrète de Nikita Khrouchtchov au 20e congrès du P.C., qui représente la liquidation du culte de Staline, et qui admet explicitement d’autres voies de réalisation du socialisme, ce qui donnait un aval au modèle autogestionnaire yougoslave, la ligne de la politique extérieure yougoslave s’oriente de plus en plus vers l’idée du non alignement.

Entretemps, la question de Trieste resurgit. Après une escalade d’intimidations mutuelles, y compris d’intimidations militaires, entre l’Italie et la Yougoslavie, un Mémorandum de consentement sur le sort de l’espace contesté du Territoire Libre de Trieste fut obtenu le 05.10.54 à Londres par l’entremise de la Grande Bretagne et des États-Unis. Mais le règlement définitif du tracé de la frontière italo-yougoslave ne sera entériné que par les Accords d’Osimo en 1975.

La révolution hongroise de 1956, lorsque l’ambassade yougoslave de Budapest aura servi d’asile à Imre Nágy et à son équipe, occasionnera un nouveau refroidissement dans les relations soviéto-yougoslaves, et ce nonobstant la rencontre Tito-Khrouchtchov à Bucarest (01-02.08.57). Lorsque la Yougoslavie a refusé de contresigner le Manifeste de Paix, déclaration publiée en septembre 1957 à Moscou lors de la réunion commémorative de la Révolution d’octobre à laquelle participaient douze pays communistes, le Parti yougoslave fut traité de "révisionniste", et le gouvernement soviétique résilia en mai 1958 les accords d’investissements passés en 1956 avec la Yougoslavie. La déclaration finale de la réunion à laquelle participaient déjà 81 partis communistes et de travail fin 1960 à Moscou, on parle de "la variante yougoslave de l’opportunisme international". A cette campagne anti-yougoslave se joignent maintenant aussi le parti albanais et le parti chinois, ce dernier soucieux d’étendre son influence dans les pays du Tiers Monde.

Cette situation particulière au sein du bloc des pays de l’Est va inciter Tito à exploiter la guerre froide en créant sa propre ligne politique connue sous le nom de non alignement, dont le programme d’action sera la coexistence pacifique. Le processus de décolonisation qui s’accélère en Afrique et en Asie lui fournira des alliés idéaux dans ces nouveaux pays désireux de rester en dehors des blocs en présence. Cette politique fut en quelque sorte officialisée à la Conférence de Bandoeng à laquelle participèrent 29 pays d’Asie et d’Afrique en avril 1955, mais la véritable charte de naissance du mouvement des non alignés, c’est la Déclaration de Brioni, publiée lors de la réunion dans cette résidence d’été croate de Tito entre l’Indien Nehru, l’Egyptien Nasser et Tito: elle condamne la division du monde en blocs, prône la lutte pour le désarmement dans le cadre des Nations Unies et préconise l’utilisation de l’énergie atomique à des fins pacifiques. La Conférence de Belgrade (septembre 1961), qui réunit 25 chefs d’État et de gouvernement, publie une déclaration sur les dangers de la guerre et un appel pour la paix, adresse, dans ce sens, une lettre à Nikita Khrouchtchov et à John Fitzgerald Kennedy, et détermine comme condition d’adhésion la non appartenance à un pacte militaire.

La Yougoslavie, et surtout son chef Tito, en tira un prestige personnel qui, tout en permettant de tenir sous le boisseau les graves problèmes économiques et inter-ethniques du pays, servit aussi à couvrir des activités politiques moins nobles: encourageant des "révolutions de gauche" un peu partout dans le monde, elle devint rapidement la terre d’asile des terroristes de tout acabit, ce qui ne l’empêchait nullement d’empocher par la même occasion une substantielle aide américaine, qui pouvait aller jusqu’à couvrir, entre 1952 et 1960, la moitié de ses investissements.

Ce sont paradoxalement les problèmes de l’organisation économique d’un pays fédéral qui vont entraîner de graves crises structurelles nationales.

Pour tenter de corriger cette situation catastrophique, en 1961, une réforme économique radicale est annoncée, considérée comme une "lutte finale" contre l’étatisme économique et ayant pour objectif une redistribution du produit social entre les sujets de l’économie et l’État. Ce projet de réforme, inauguré au sein du Parti, va provoquer, au niveau de ses modalités réalisation un profond clivage entre une tendance conservatrice, qui craint une perte du contrôle de l’économie par l’État (lisez: par le Parti!) et, en dernière conséquence, l’instauration d’une économie de marché libre, et une tendance progressiste qui souhaite une décentralisation réelle et un changement des structures de l’État. Mais ce clivage économique va rapidement se doubler d’un clivage national larvé, les "progressistes" se recrutant majoritairement dans les rangs des dirigeants slovènes et croates, qui en espéraient un fédéralisme effectif et donc un pouvoir de décision accru des républiques, les "conservateurs", dans les rangs des dirigeants serbes au sein des instances fédérales et surtout dans les cadres supérieurs de l’armée, dont la résistence à la dé-étatisation et la décentralisation cachait mal un hégémonisme grand-serbe.

Ce clivage, que le dirigeant slovène et bras droit de Tito, Edvard Kardelj avait dénoncé, en 1957 déjà, comme une "reprise du nationalisme grand-serbe", mettait ainsi en place les bases des conflits d’intérêt qui allaient, une vingtaine d’années plus tard, faire éclater la Yougoslavie au grand étonnement de l’Occident.

A l’initiative de Tito, une réunion commune des dirigeants fédéraux et républicains (14-16.03.62) n’a pu que constater une profonde crise politique qui menaçait le pays de dislocation. Les dirigeants slovènes y critiquèrent le système centraliste, responsable, selon eux, de la crise politique, les dirigeants croates, conduits par Vladimir Bakarić, la centralisation extrême (80%) des moyens d’investissement. Ils jugeaient que la Croatie fut gravement désavantagée dans la redistribution du capital fédéral: par rapport à l’accroissement économique yougoslave entre 1953 et 1959, qui était de 202,8%, celui de la Croatie, pour la même période, ne fut que de 19%. La réaction des dirigeants serbes fut très violente, estimant que l’autogestion conduit le pays à la désagrégation. L’attitude de Tito, qui devait arbitrer le conflit, était indécise, parce que contradictoire. On arriva à la conclusion qu’il fallait changer la constitution.

L’assemblée fédérale vota le 7 avril 1963 la nouvelle constitution que la presse avait définie comme une "charte de l’autogestion" qui proclame la situation socio-économique uniforme de tous les travailleurs. La nouvelle constitution répartissait les revenus en trois tiers: le premier pour la fédération, le second pour les organismes économiques, le troisième pour les communes et les républiques. Le reste de la réglementation restait étatique: l’extension de la production, le système bancaire et le système des devises, les crédits et le système de planification. Le pays changeait également d’appellation: au lieu de "République Populaire Fédérative de Yougoslavie", il s’appelait désormais: "République Socialiste Fédérative de Yougoslavie". Les assemblées (depuis la commune jusqu’à la fédération) furent structurées en conseils en tant qu’"organes de l’autogestion sociale".

Mais toutes ces belles réformes constitutionnelles restaient lettre morte, car la "libre" décision des autogestionnaires était en fait strictement dirigée et contrôlée par l’État et n’aboutissaient qu’à la consolidation d’un État particrate.

L’économie exsangue par suite de la cessation de l’aide américaine va précipiter la crise politique. Le conflit entre fédéralistes et centralistes ne faisait que s’approfondir. Le Comité central se décida dès lors pour une série de réformes économiques (juillet 1965): dévaluation du dinar rendu convertible, restriction des protections douanières, augmentation des droits à l’exportation, régulation de l’économie et des prix par le marché et non par l’État, suppression du fonds d’investissements de l’État et le transfert des capitaux aux banques et aux entreprises. C’était en fait l’introduction du système capitaliste de managing, mais sans la propriété privée. La stagnation dans nombre de secteurs industriels a provoqué une importante émigration économique. On procéda à une certaine démocratisation de la Ligue des communistes, mais sans aller jusqu’à admettre le multipartisme.

Le principal adversaire des réformes était Aleksandar Ranković, personne la plus puissante au sein du Parti et de l’État après Tito, vice-président de la République, secrétaire de la Ligue des communistes de Yougoslavie et chef de tous les services de sécurité (UDBA). Tito se décida, après de longues hésitations, à limoger Ranković lorsqu’il se rendit compte que ce dernier le menaçait personnellement, inféodé qu’il était aux cercles grand-serbes et partisan du monopole grand-serbe dans les relations entre les nationalités. Au plénum du Comité central de Brioni, Ranković fut exclu du Comité central et il démissionna ensuite comme vice-président de la République. Une purge s’en suivit dans les services de sécurité (environ 1500 personnes), mais Tito se garda bien de toucher aux cadres supérieurs de l’armée qui était désormais le seul garant de son pouvoir.

L’écartement du tout-puissant chef des services de sécurité ouvrait la voie au renforcement du pouvoir des centres républicains fédérés. Dès1968, des revendications nationalistes se manifestent au Kosovo, exigeant la reconnaissance de cette province autonome comme république fédérée à part entière. Mais le principal mouvement de revendication nationale vint de la Croatie et ce, sur le plan de la langue.

Un traité linguistique (imposé par le Parti) fut signé à Novi Sad en décembre 1954 qui déclarait que le croate et le serbe n’étaient deux variantes aux droits d’utilisation égaux d’une même langue (serbo-croate ou croato-serbe), utilisant des prononciations et des alphabets différents (le latin pour le croate, le cyrillique pour le serbe). En 1960 fut publié un manuel normatif d’orthographe, mais le dictionnaire commun promis ne vit jamais le jour. Dans les faits, cependant, la "variante" serbe était outrageusement favorisée dans l’armée, dans les écritures et la correspondance des organes fédéraux, dans les agences de presse fédérales, et à la radio-télévision. La tendance manifeste était de réduire la "variante" croate à un parler local.

Groupés autour de la plus ancienne maison d’édition croate (1832), la Matica Hrvatska et autour de l’Association des écrivains de Croatie, les linguistes, les écrivains et d’autres intellectuels croates (17 institutions culturelles et scientifiques) réagirent en publiant le 17 mars 1967 une Déclaration sur l’appellation et la situation de la langue littéraire croate, qui constate que la langue croate est mise en minorité par l’imposition par voie de l’appareil administratif et des mass media d’une "langue d’État" dont le rôle est dévolu à la langue serbe. Cet acte fut aussitôt condamné par les centralistes comme une attaque contre le principe de la fraternité et de l’unité, comme un acte hostile dirigé contre la révolution socialiste. Il s’en suivit une purge en règle dans les institutions où travaillaient les signataires de la Déclaration, et le grand écrivain croate Miroslav Krleža, un des plus anciens communistes croates et compagnon de lutte de Tito, qui était du nombre, contraint à démissionner du Comité central du Parti croate.

Un processus semblable se fit jour au Kosovo où la Ligue des communistes locale, condamnant l’hégémonisme serbe, posait la question de l’autonomie, du développement économique et de la culture nationale, ce qui conduisit à des manifestations d’étudiants et d’élèves fin novembre à Prishtinë, la capitale, le mouvement s’étendant progressivement à d’autres régions du Kosovo et de la Macédoine albanophone. La consultation linguistique d’avril 1969 sur la langue et l’orthographe des Albanais kosovars, ainsi que la fondation en 1979 d’une université bilingue serbe et alabanise à Prishtinë ne satisfaisait pas les nationalistes qui exigeaient un statut de république pour leur région autonome. Depuis ce moment, la question du Kosovo devint un foyer de crise latent sur la scène politique yougoslave.

La stagnation économique durable engendrant le chômage surtout des jeunes, à l’époque de "Mai 68" suscita de vastes manifestations d’étudiants qui sollicitaient en vain les ouvriers à les rejoindre. Commencées à Belgrade le 3 et le 4 juin, elles s’étendirent à Zagreb et à Ljubljana. Lorsque la police a empêché les manifestations en rue, les étudiants se sont barricadés dans les bâtiments des facultés où ils tenaient des réunions jour et nuit, publiaient des proclamations et des programmes d’action. Après un discours radio-télévisé de Tito, promettant des réformes, les manifestants décidèrent d’arrêter l’action.

Mais le mouvement de renouveau lancé ne pouvait plus être arrêté. Les nouvaux dirigeants croates (Miko Tripalo, Savka Dapčević-Kučar, Pero Pirker et alii) exigeaient une réforme radicale de la situation économique et politique globale. Les jeunes générations voulaient lutter pour une démocratisation générale de la vie sociale et pour une souveraineté nattionale croate. Lors des consultations organisées par la direction du Parti croate, on condamna la politique économique de la fédération et on exigea la suppression de son pouvoir de décision en matière économique, ainsi que l’introduction d’une économie de marché. Pendant trois années consécutives, Tito lui-même soutint les idées des dirigeants croates.

Le vent du renouveau souffla également sur la Slovénie. Le gouvernement slovène entra en conflit avec le pouvoir central en accusant ce dernier de léser la Slovénie dans la redistribution de l’emprunt pour la construction des routes. Mais cette "affaire des routes" ne fut en fait que le symptôme d’un malaise beaucoup plus profond concernant le rôle même de la fédération, les rapports entre les républiques développées et les sous-développées, les problèmes de non liquidité, du capital d’État et d’une production élargie, ce qui faillit entraîner la démission du gouvernement fédéral, Tito lui-même ayant affirmé que les dirigeants slovènes, par leur pression, menacent l’unité de la Yougoslavie.

C’est ainsi que se mirent en place, à cette époque déjà, les ferments qui, une vingtaine d’années plus tard, vont faire germer la désagrégation de la fédération yougoslave: et ce sera encore une fois le Kosovo qui servira de détonnateur, et ce seront précisément ces deux républiques du Nord - la Croatie et la Slovénie - qui vont alors prendre la décision, à la faveur des circonstances internationales (la chute du rideau de fer), de se séparer de la Yougoslavie.

Mais le mouvement de renouveau eut son expression la plus radicale en Croatie avec des éléments d’un programme national. Les publications de la plus ancienne institution culturelle croate, la Matica Hrvatska, (Kolo, Kritika, Dubrovnik) analysaient ouvertement la situation de la Croatie en Yougoslavie, mais c’est l’hebdomadaire Hrvatski tjednik qui allait le plus loin en prônant ouvertement un programme national croate. La polémique avec les instances fédérales centralistes eut une brève accalmie avec le "Printemps de Prague" et sa répression brutale par les forces soviétiques, mais il reprit de plus belle un an plus tard (1969). Les griefs étaient ceux même formulés peu auparavant par les dirigeants slovènes: la redistribution des moyens financiers accumulés au niveau de la fédération, la question de la plannification économique et les compétences dela fédération.

Les forces unitaristes et centralistes ont très vite compris que les principales forces rénovatrices se trouvaient précisément en Croatie et ne pouvant s’attaquer à Tito ou à son "dauphin" le Slovène Kardelj, ils s’attaquèrent violemment aux dirigeants croates, les accusant de nationalisme et de séparatisme. La direction du Parti croate décida alors d’en finir avec les forces unitaristes et centralistes en convoquant la 10e session du Comité central croate avec l’accord de Tito. Malgré l’accusation de favoriser le nationalisme et le séparatisme, le Comité n’a pas mis au centre des discussions le problème national, mais la réforme de la société à laquelle s’opposent de toutes leurs forces les unitaristes et les centralistes et qu’il s’agit donc surtout d’une lutte contre des adversaires de l’autogestion socialiste. Il s’en suivit une grande campagne de presse de soutien au Comité central et pour la liquidation des centres aliénés du pouvoir économique et financier, ainsi que pour des comptes clairs en Yougoslavie.

En septembre 1970, Tito annonce la mise en place d'une commission constitutionnelle, présidée par Kardelj et chargée de procéder à une réforme de la Fédération. La commission proposa de restreindre les compétences fédérales à la politique étrangère, à la défense et à l'unité de l'organisation sociale. La souveraineté devait être restituée aux républiques qui seraient définies comme États, les provinces autonomes (Kosovo, Voïvodine) devant disposer d'une autonomie proche de la souveraineté. La parité des entités fédérales au sein des institutions fédérales et la nécessité du consensus pour les décisions au niveau fédéral signifiaient, quant à elles, une transition vers une organisation confédérale. Malgré l'opposition des intellectuels serbes, qui considéraient les réformes proposées comme une "destruction de la république serbe", l'assemblée fédérale légalisa la réforme de la Fédération en votant, le 30 juin 1971, les amendements à la constitution.

Cette réforme constitutionnelle, accueillie avec enthousiasme en Croatie, relança le mouvement de masse national connu sous le nom de Printemps croate, dont le principal acteur fut cette fois le mouvement estudiantin soutenu par tout le peuple. Mais cette orientation provoqua aussitôt une scission au sein du Parti croate: le groupe "conservateur" mobilisé autour du vieux chef communiste croate et compagnon de Tito des premières heures, Vladimir Bakarić, exigeait l'arrêt de "l'euphorie nationale massive" et le bloquage de l'activité politique des institutions hors Parti. La majorité des membres du Comité central, groupée autour des jeunes dirigeants (Mika Tripalo, Savka Dapčević-Kučar) rejetait ces exigences de modération et exigeait, de son côté, une large démocratisation de la société, un État national et le transfert du capital fédéral et des devises aux producteurs, considérant comme le principal obstacle aux réformes l'unitarisme yougoslave derrière lequel se dissimulait en fait le grand-serbisme.

C'est la Matica hrvatska (v.plus haut) qui fit aussitôt figure de parti d'opposition, alors que les adeptes du mouvement national investissaient des institutions clefs: l'association des étudiants et celle de la jeunesse. Le mouvement fut même rejoint par l'association des anciens combattants de Croatie, ainsi que par l'importante maison de presse et d'édition Vjesnik, la radio-télévision, par le président du parlement et le chef du gouvernement croate. Le but commun et principal était: l'établissement d'un État croate dans le cadre yougoslave existant.

Le mouvement croate suscite, d'une part, l'appréhension des républiques moins développées qui émargeaient au fonds pour les sous-développés qu'alimentait principalement la Croatie et dont elle demandait la suppression; d'autre part, l'inquiétude des milieux militaires et de l'élite politique slovène dont le principal coryphée, Kardelj, exigeait l'intervention de Tito pour stopper le processus de renouveau national croate et de la démocratisation de la société yougoslave toute entière.

Les manifestations des étudiants à partir du 22 novembre 1971, exigeant la création des devises croates, permirent à Tito de se décider à étouffer définitivement le "Printemps croate". Les menaces d'intervention militaire (dite "aide fraternelle") de Brejnev ne furent point étrangères, semble-t-il, à sa décision. Convoquant en consultation les dirigeants croates à Karadjordjevo (30.01-01.12), il leur retira sa confiance et condamna leur politique, et le jour suivant (02.12), à la réunion de la Présidence de la Ligue des communistes de Yougoslavie, les dirigeants croates, jugés responsables et de la radicalisation du mouvement national en Croatie, furent condamnés unanimement par les représentants de toutes les républiques et provinces autonomes. Après la démission de la direction du Parti croate, une nouvelle direction (Milka Planinc), entièrement dévouée à Belgrade et chargée de réprimer toute velléité de critique de l'État, fut mise en place, et il s'en suivit, une nouvelle fois, une purge de grande envergure dans les rangs du Parti, de l'administration, de l'économie, des sciences, de la culture et de la presse, avec des arrestations et des condamnations à de lourdes peines à la clef.

Le coup d'État en Croatie suscita une réaction en chaîne de limogeages également dans d'autres républiques (Serbie, Bosnie-Herzégovine, Macédoine) et une restructuration de toutes les directions du Parti à tous les niveaux. Mais les attentes des unitaristes et des centralistes furent finalement déçues, la haute direction du Parti, principalement à l'initiative de Kardelj, ayant décidé de modifier la Constitution, paradoxalement, dans le sens des revendications croates.

La Constitution de 1974 renforce, en effet, la souveraineté des républiques et des provinces autonomes, leur garantissant le droit à l'autodétermination et à la sécession et les définissant donc comme des États nationaux, ce qui revient à conférer à la Yougoslavie de facto un statut confédéral. La nouvelle constitution prévoit une présidence collégiale tournante, appelée à succéder à Tito, qui est proclamé "Président à vie". En contrepartie, toute velléité d'affirmation nationale est sévèrement réprimée et le droit à la parole publique soumis à une rigoureuse censure du Parti. Le Parti devient encore une fois le garant exclusif de l'unité du pays.

Sur le plan économique et social, le "réformateur" Kardelj et son équipe tentent de mettre en place une conception de travail associé: les entreprises (y compris les institutions sociales, pédagogiques, scientifiques et culturelles) sont restructurées en organisations de travail associé (OOUR) qui créent leur propres bénéfices, les travailleurs gèrent eux-mêmes leurs organisations de travail (entreprises) au sein d'assemblées autogestionnaires d'intérêt (SIZ), prennent toutes les décisions, y compris celles au niveau de la commercialisation des produits, l'État étant ainsi, en théorie du moins, écarté en tant qu'intermédiaire entre les activités sociales et l'économie. Cette réforme de l'économie, connue sous le nom d'économie autogestionnaire, cherchait en fait à remplacer le socialisme d'État du modèle soviétique par une nouvelle formule qui échappât au retour au capitalisme libéral occidental. Elle fut coulée en force de loi en 1976 (ZUR). Mais cette réforme fut un échec, car cette fameuse "autogestion", à savoir la participation effective des citoyens à la décision économique, était en fait fallacieuse, le contrôle total de tous les processus sociaux par le Parti s'étant même renforcé par rapport au système précédent, l'État central faisant ainsi retour dans la société yougoslave par la petite porte!

Trois facteurs vont progressivement précipiter la désagrégation de la fédération yougoslave. (1) La mort de trois figures éminentes de la vie politique yougoslave: Kardelj (1979), Tito lui-même (1980) et Bakarić (1982), d'abord; (2) une crise économique grandissante entraînant une crise de fonctionnement du système social global, ensuite; (3) une nouvelle vague de troubles au Kosovo, enfin.

A la mort de Tito (le 4 mai 1980), c'est à l'armée qu'est dévolu le rôle de maintenir le régime totalitaire existant. C'est précisément l'armée qui intervient au Kosovo pour mettre fin au début du printemps 1981 aux émeutes initiées par des étudiants qui réclament un statut de république pour leur région. 585 personnes, spécialement des étudiants, des élèves et des intellectuels, furent condamnées à des peines de prison diverses.

Au milieu des années 80, le conflit entre les tendances confédéralistes et centralisatrices ouvrit une brèche au courant grand-serbe qui se transforme à partir de là en mouvement pour le démantèlement de la Yougoslavie titiste, dont la principale exigence est la révision de la Constitution de 1974 (confédérale). Ce mouvement reçut un important appui idéologique et intellectuel par la publication du "Mémorandum de l'Académie Serbe des Sciences et des Arts" (1986) qui stigmatise la situation d'infériorité de la Serbie dans la Yougoslavie et appelle à l'union de tous les Serbes sans distinction idéologique pour mettre en place une Yougoslavie plus "juste", en fait, pour réorganiser la Fédération yougoslave comme une Grande Serbie. C'est cette idéologie du "Mémorandum" que reprend à son compte en tant que programme politique Slobodan Milošević lorsqu'il devient Président du Comité central serbe (1987).

Après avoir limogé ou éloigné tous les opposants à son programme nationaliste ("Révolution antibureaucratique"), assuré de l'appui de l'armée où la grosse majorité des officiers supérieurs sont des Serbes ou des Monténégrins, il organise, à partir de 1988, des meetings, présentés par les media serbes comme des "meetings de la vérité" ou des "avènements du peuple", d'abord en Voïvodine: le 6 octobre 1988, le gouvernement régional démissionne et il est aussitôt remplacé par un gouvernement fantoche, soumis au leader serbe et acceptant une restriction drastique de l'autonomie. Après une première tentative avortée, le vožd ("conducteur") mit en place un scénario identique au Monténégro (meetings du 10-11 janvier 1989). Il laissa a "noix dure" qu'est le Kosovo pour la fin. Le limogeage des dirigeants kosovars opposés à la politique de Milošević entraîna des grèves, des manifestations et des émeutes massives qui furent vigoureusement réprimées, répression ayant entraîné des dizaines de morts. Le 28 mars 1989, l'Assemblée serbe vote les amendements à la Constitution de la République Socialiste de Serbie dans le sens, pratiquement, de la suppression de l'autonomie de la Voïvodine et du Kosovo et ce, nonobstant leur incompatibilité avec la Constitution fédérale de 1974, ce qui - chose étonnante - n'entraîna aucune réaction, encore moins une sanction, de la part des organes fédéraux.

La première partie du plan politique de Milošević était réalisée: un État serbe unifié. La seconde partie - la mise en place d'une Grande Serbie - allait bientôt entraîner le démantèlement de la Yougoslavie et quatre guerres successives: contre la Slovénie, la Croatie, la Bosnie-Herzégovine et le Kosovo.

La "guerre patriotique" (1991-1995) et la naissance de l'État croate

1990

Après avoir soumis le Monténégro, la Voïvodine et le Kosovo, le leader serbe Milošević se lance dans une tentative de mis au pas des autres républiques yougoslaves, la Slovénie, la Croatie et la Bosnie-Herzégovine, en utilisant la méthode déjà éprouvée des "avènements du peuple". Les organisateurs d'un "meeting" dans la capitale slovène (Ljubljana), le jour même de la proclamation de l'État yougoslave (1er décembre 1989), doivent renoncer à leur projet, destiné à renverser les autorités slovènes en place, devant la menace des autorités slovènes d'arrêter les intrus manu militari aux frontières de la république. Milošević rétorque par un embargo total sur les exportations slovènes vers la Serbie. Cet événement représente de facto le début de la désagrégation de la fédération yougoslave.

Le leader serbe provoque alors la convocation en session extraordinaire d'un Congrès du Parti du 20 au 22 janvier 1990, en vue d'une réorganisation de la Ligue des Communistes de Yougoslavie, mais en fait avec l'intention à peine voilée d'obtenir la majorité au sein de la direction du Parti, comptant sur l'appui des représentants de l'armée en son sein, afin d'imposer par ce biais une restructuration centralisée de l'État sous la houlette serbe. Mais le Congrès fut un fiasco. Devant l'intransigeance des délégués serbes, appuyés par ceux du Monténégro, les délégations slovène (24.01.90) et croate (30.01.90) quittèrent la réunion, et la Ligue des Communistes de Yougoslavie cessa d'exister de facto, sinon de iure à partir de cet instant, ne s'étant plus jamais réunie.

Dans les mois qui suivirent, on organisa dans toutes les républiques, pour la première fois depuis quarante ans, des élections libres où se présentèrent beaucoup d'autres partis que le parti communiste. Le parti communiste fut mis en minorité dans toutes les républiques à l'exception de la Serbie et du Monténégro, l'Union Démocratique Croate du général Franjo Tuđman ayant obtenu la majorité absolue des sièges au Parlement croate (22.04 et 08.05.90). Le 31 mai se réunit le nouveau Parlement élu aux premières élections libres et élit Franjo Tuđman comme premier Président de la Croatie indépendante.

La riposte serbe ne se fit pas attendre. Le 11 avril, la Serbie coupe l'approvisionnement en électricité de la Croatie. Le parti croate vainqueur fut proclamé dans les media serbes comme "serbophobe et oustachoïde", et le haut commandement de la Ve région militaire (couvrant la Croatie septentrionale et la capitale Zagreb) procéda au désarmement de la défense territoriale croate (23.05.90). Le 8 juin, les députés serbes "gèlent" leurs mandats au parlement de Zagreb. En même temps, encouragée en sous-main par Belgrade, armée et protégée par l'armée yougoslave, la minorité serbe de Croatie (Krajina) entre en émeute, proclamant l'état de guerre, organisant des patrouilles rurales et bloquant les routes ("Révolution des troncs d'arbre").

Une réunion des Serbes de la Krajina a lieu à Knin, ancienne résidence des rois croates, qui est proclamée capitale de la Krajina serbe (28.06.90); présidée par Milan Babić (qui deviendra le chef des Serbes de la Krajina), elle exige l'autonomie pour une fédération des communes à majorité serbe en Croatie. Devant le réfus des autorités croates, une délégation des serbes, conduite par Babić, se rend à Belgrade pour y chercher l'appui des autorités serbes et yougoslaves. Cinq jours plus tard (17.08.), une insurrection armée des Serbes a lieu à Benkovac: les migs de l'Armée Populaire Yougoslave empêchent les hélicoptères de la police croate d'intervenir. Entretemps (15.08.), les présidences croate et slovène signent un protocole d'accord confédéral commun.

Le nouveau gouvernement croate, issu des premières élections libres et présidé par Stipe Mesić, lance le 8 septembre un ultimatum aux insurgés serbes en leur garantissant l'amnistie s'ils déposent les armes avant le 11. Les Serbes restent cependant sourds à cet appel et procèdent à des minages des voies de chemin de fer qui traversent leur région, et notamment l'important axe Zagreb-Split qui relie la capitale croate à la côte adriatique, coupant ainsi la Croatie continentale de la Croatie maritime (Dalmatie).

Alors que la présidence croate présente à la presse le projet croate d'un accord confédéral entre les différentes républiques de la Yougoslavie (10.09.), le parlement serbe vote la nouvelle constitution qui entérine la suppression de l'autonomie de la Voïvodine et du Kosovo (20.09.), alors que le Conseil National Serbe proclame, le 1er octobre, l'autonomie des Serbes de Croatie.

Entretemps, les relations entre Belgrade et la Slovénie s'enveniment également. Le ministre slovène de la défense, Janez Janša, refuse la mise sous l'autorité militaire de la 5e région militaire (Slovénie et Croatie) de la défense territoriale slovène et envoie la police militaire slovène occuper son quartier général. La Serbie riposte (23.10.) par la taxation des produits slovènes et croates, suivie par la taxation des produits serbes par la Croatie (14.11), ce qui représente de fait la rupture des relations économiques entre la Serbie et les deux républiques du Nord-Ouest.

Au niveau fédéral, les délégués serbes et monténégrins ayant bloqué par vote (16.05.) la rotation de la présidence collégiale (le Croate Mesić devait normalement succéder au Slovène Drnovšek), la délégation croate quitte, le 17. novembre, avec les délégués slovène (Drnovšek) et macédonien (Tupurkovski) le Conseil des républiques et des provinces. Etant donné la lenteur de la mise en place d'une nouvelle constitution yougoslave (16.11.), la Slovénie décide d'organiser un référendum sur l'indépendance. Après la Macédoine (11.11.), la Bosnie-Herzégovine organise également les premières élections libres où l'emportent largement les partis nationalistes serbe, croate et bosniaque (musulman), ce qui constitue le germe de la future guerre inter-ethnique dans ce pays.

1991

A l'initiative de la Présidence yougoslave, les présidents des six républiques se réunissent à six reprises (du 28 mars au 7 juin 1991) pour tenter de trouver une solution à la crise de l'État yougoslave, mais sans succès. Alors que les présidents serbe (Slobodan Milošević) et monténégrin (Momir Bulatović) veulent une Yougoslavie fédérale fortement centralisée, les présidents croate (Franjo Tuđman) et slovène (Milan Kučan) exigent une confédération des États indépendants, à l'instar de l'Union des États indépendants issue de l'Union soviétique. Les présidents bosniaque (Alija Izetbegović) et macédonien (Kiro Gligorov) cherchent désespérément une solution intermédiaire, mais sans succès.

Pendant ce temps, les tensions avec la Serbie et les instances fédérales, devenues otages des autorités serbes, augmentent. Le Conseil fédéral exécutif accorde un crédit de 18,3 milliards de dinars à la Banque Nationale Serbe (04.01.), ce qui constitue un véritable racket financier au seul profit de la république serbe. Suite aux démonstrations de rue à Belgrade, le président de la présidence collégiale croupion (Borisav Jović) démissionne le 17 mars. Le 19, l'assemblée serbe démet le représentant kosovar à la présidence collégiale (Rizu Sappunxhiu).

Le référendum organisé en Croatie le 19 mai recueille 94,17% de voix en faveur de l'indépendance. Le 25 juin, le parlement croate proclame l'indépendance de la République de Croatie, et le lendemain, le parlement slovène fait de même. La réaction serbe ne se fait pas attendre. Le jour suivant (27.06.), les unités de l'armée yougoslave stationnées en Slovénie attaquent la défense territoriale slovène, en essayant de bloquer les frontières extérieures (Autriche et Italie). La forte résistance des unités slovènes transforme "l'opération de police" de l'armée yougoslave en véritable guerre qui durera dix jours. L'Union européenne, représentée par trois ministres des affaires étrangères (Jacques Poos pour le Luxembourg, Giorgio de Michelis pour l'Italie et Hans van den Broek pour les Pays-Bas), propose un moratoire de trois mois, exigeant en même temps le retrait de l'armée yougoslave de la Slovénie. On peut considérer cette date - le 27 juin 1991 - comme celle du début de la guerre en ex-Yougoslavie.

Suivant un plan établi, les unités de l'armée yougoslave se sont retirées de Slovénie et, en traversant la Croatie, ont été dirigés vers la Bosnie-Herzégovine sur laquelle le président serbe avait également des visées expansionnistes.

Dès le 15 août 1991, les troupes de l'armée, dite encore yougoslave, investissent la Slavonie orientale (Syrmie), et mettent le siège à Vukovar, ancienne capitale de la Syrmie. La Croatie riposte par le blocage de toutes les casernes de l'armée yougoslave sur le territoire croate. La plupart rendent les armes sans résistance. Le 2 octobre, les unités de l'armée yougoslave bombardent Dubrovnik.

 Le Conseil des ministres de l'Union européenne confie au lord Carrington la tâche de tenter de concilier, une dernière fois, les points de vue divergeants des dirigeants serbes et croates, mais sans succès (07.09.). Le plan de paix, qui prévoit le cessez-le-feu, le déblocage des casernes et le retrait de l'armée yougoslave de la Croatie est repoussé par la seule Serbie le 18 octobre, ce qui résulte par l'imposition des sanctions économiques à la Yougoslavie.

Entretemps, le 15 octobre, a eu lieu le vote sur la souveraineté de la Bosnie-Herzégovine à l'Assemblée. Suite à ce vote favorable à l'indépendance, les députés serbes de Bosnie quittent définitivement l'assemblée bosniaque.

Le 18 novembre, chute de la capitale syrmienne (Slavonie orinetale), Vukovar, suivie d'exactions et de crimes de guerre contre la population civile. Les circonstances de cette défaite, due à un manque de maintenance militaire, n'ont pas encore été élucidées à ce jour. Le 21, le ministère allemand des affaires étrangères, suivi, le 25 novembre, par le ministère français, demande une réunion d'urgence du Conseil de sécurité de l'O.N.U. en rapport avec la guerre serbo-croate. Le 27, le Conseil de sécurité vote sa résolution 721 préconisant l'envoi des forces de sécurité de l'O.N.U. en Croatie. Le 2 décembre, l'Union européenne décide de restreindre les sanctions économiques à la Serbie et au Monténégro. Le 11, le dernier ministre des affaires étrangères yougoslave, le Croate Budimir Lončar, remet sa démission à l'Assemblée.

1992

Le 23 décembre, l'Allemagne reconnaît formellement la Croatie, anticipant ainsi l'accord des douze États de l'Union européenne. Le 15 janvier 1992, la Croatie et la Slovénie sont reconnues comme États indépendants par l'Union européenne. Le 21 février, le Conseil de sécurité de l'O.N.U vote l'envoi de 14 000 casques bleus en Croatie à disposer sur la ligne de démarcation entre l'armée croate et les rebelles serbes de la Krajina et de la Slavonie occidentale.

Le référendum sur l'indépendance de la Bosnie-Herzégovine recueille 63,4% de voix en faveur de l'indépendance, les Bosniaques (musulmans) et les Croates ayant voté en grosse majorité pour l'indépendance, et les Serbes contre, ce qui met en place le deuxième acte des nouvelles guerres balkaniques, à savoir, après la guerre serbo-croate, la guerre serbo-bosniaque, et qui débutera immédiatement après la reconnaissance de la Bosnie-Herzégovine par l'Union européenne, le 6 avril 1992, car à cette même date, la minorité serbe de Bosnie proclame la "République Serbe de Bosnie". L'état d'urgence est proclamé en Bosnie-Herzégovine le 8 avril.

Le 27 avril est proclamée la constitution de la nouvelle "République Fédérale de Yougoslavie", troisième Yougoslavie, et qui se réclame successeur et légataire de la précédente, mais que les nouveaux États indépendants issus de l'ancienne Yougoslavie (Slovénie, Croatie, Bosnie-Herzégovine, Macédoine) refusent de reconnaître pour diverses raisons, dont la succession des avoirs de la fédération défunte n'est pas la dernière.

Le 22 mai, la Slovénie, la Croatie et la Bosnie-Herzégovine sont admises à l'O.N.U. Suite aux bombardements de Sarajevo et de Dubrovnik par les forces serbes, la Communauté européenne décide d'un embargo commercial contre la Serbie. La poursuite des bombardements serbes entraîne un embargo total contre la Serbie voté à l'O.N.U.

Dès le début de l'agression serbe sur la Bosnie-Herzégovine, les Croates et les Bosniaques (Musulmans) combattirent de concert pour s'opposer à l'expansionnisme serbe. Leur résistance ne fut efficace que grâce à l'état de préparation de la population croate prévenue par la guerre croato-serbe à laquelle prit part du reste un certain nombre de Bosniaques (Musulmans).

Des voix s'élèvent à l'Occident contre la présence clandestine de troupes croates en Bosnie-Herzégovine voisine (3 juin 1992). Le 17 juin de la même année, pressées par les Etats-Unis, la Croatie et la Bosnie-Herzégovine signent un traité de défense commune contre la Serbie. Malgré cela, des accrochages sporadiques commencent entre Croates de Bosnie (Conseil de Défense Croate) et Bosniaques (Musulmans), et qui vont rapidement se transformer en conflit armé en règle, comme résultat d'une politique ambiguë du président croate Tudjman: alors qu'il déclare officiellement reconnaître et respecter la souveraineté de la Bosnie-Herzégovine, obnibulé par l'idée de la restauration de la "banovine" autonome croate de 1939 (V. Maček), qui englobait des parties de Bosnie et d'Herzégovine, en sous-main, il encourage le conflit croato-musulman, espérant, d'accord en cela avec le dirigeant serbe Milošević, la partition de la Bosnie-Herzégovine entre Croates et Serbes.

Du côté bosniaque, la présence de moudjahidines, venus soutenir les extrémistes musulmans, ainsi que les faux pas commis par les dirigeants bosniaques ne firent qu'exaspérer le conflit. Les Serbes y trouvèrent un avantage, car, désormais, ils n'apparaissaient plus comme les seuls agresseurs et l'amalgame était possible dans l'opinion publique internationale entre les trois peuples. Paradoxalement, près d'un demi millions de Bosniaques (Musulmans) trouvèrent refuge précisément en Croatie.

Politique catastrophique qui ouvre le troisième acte de la guerre, causant un tort moral immense à la Croatie, en la faisant basculer, aux yeux de la communauté internationale du rôle de victime dans celui de l'agresseur.

1993

Malgré divers cessez-le-feu et paix des braves, le conflit croato-musulman va s'intensifier sur le terrain pendant toute l'année 1993, accompagné, de plus, de son affreux cortège d'exactions contre les civils et de déplacements massifs de populations, et ce dans les deux camps des belligérants.

Pour éviter l'exécution de la menace du président américain Clinton d'une intervention militaire contre les forces serbes, en présence du représentant américain, Cyrus Vance, et européen, lord Owen, les chefs des belligérants, le président croate Tudjman, serbe Milošević, et bosniaque Izetbegović, signent à Vulliagmeni près d'Athènes, le 25 avril 1993, le plan de paix dit "Vance-Owen". Le chef des Serbes de Bosnie, Radovan Karadžić, conditionne la validité de sa signature par une consultation parlementaire, prétexte, en fait, pour rejeter le plan de paix, tout en évitant l'isolement international de la Serbie. En effet, le 6 mai, l'assemblée serbe de Bosnie rejette le plan et fixe au 15 un référendum sur la question.

Entre temps, les hostilités croato-bosniaques s'intensifient en Bosnie centrale, avec des revers de fortune pour le Conseil de Défense Croate (armée croate de Bosnie), ce qui entraîne un déplacement de 40 000 civils Croates de Bosnie centrale vers l'Herzégovine ou la Croatie, et ce qui vaut à la Croatie une distanciation diplomatique de l'Autriche, fidèle soutien de la Croatie au sein de la Communauté européenne jusque là, vis-à-vis de cette politique croate. L'armée bosniaque s'empare de 5000 km2 du territoire tenu jusque là par le Conseil de Défense Croate.

Le 25 mai 1993, le Conseil de sécurité de l'O.N.U. vote, dans sa résolution 827, la création d'un tribunal international pour juger les crimes de guerre et les crimes contre l'humanité en ex-Yougoslavie, et dont le siège sera établi à La Haye, ainsi que d'une commission d'enquête. Le 6 juin de la même année, il vote également la création de six zones protéegées en Bosnie-Herzégovine (Sarajevo, Srebrenica, Goražde, Tuzla, Bihać).

Le 16 juin débutent à la Conférence de Genève les pourparlers de paix sous la présidence des médiateurs Owen et Stoltenberg qui proposent l'instauration d'une Bosnie confédérale de trois ethnies (Croates, Serbes et Bosniaques), mais le président bosniaque Izetbegović s'y oppose. Deux mois plus tard (31 août), les accords sur l'organisation de la Bosnie-Herzégovine comme union de trois républiques constitutives sont signés par les trois parties, encore que le président bosniaque conditionne sa signature par un vote du Parlement et des modifications du tracé des frontières en faveur de l'entité bosniaque (musulmane).

Le vote par le parlement croate (01-07-93) d'une nouvelle appellation de la monnaie croate, la kuna (martre), qui fut le nom d'une monnaie croate médiévale (peau de martre), suscite des réactions néfastes de la part de la communauté internationale, car le régime oustachi de Pavelić avait également opté pour cette appellation pendant la guerre.

Le commandant en chef des forces internationales de paix de l'O.N.U, le général suédois Lars-Eric Wahlgren démissionne le 11 août, accusant les Franco-Britanniques de servir en Bosnie leurs propres intérêts. Le 25 août, le Tribunal international de La Haye ouvre un procès pour génocide contre la Yougoslavie (Serbie et Monténégro) sur plainte de la Bosnie-Herzégovine. Le 28, les Croates de Bosnie-Herzégovine proclament la République Croate de Herzég-Bosnie et élisent comme premier président Mate Boban. Les Croates de Bosnie acceptent les accords de Genève du 31 août 1993, mais à la condition expresse que les deux autres parties l'appliquent (Serbes de Bosnie et Musulmans).

Par sa résolution 871 du 4 juillet 1993, le Conseil de sécurité de l'O.N.U. garantit l'intégrité territoriale et les frontières de la République de Croatie. La reconnaissance russe n'adviendra qu'un an plus tard, le 9 mars 1994.

Le conflit armé entre l'armée bosniaque (musulmane) et le Conseil de Défense Croate (armée croate de Bosnie) se poursuit néanmoins: le 3 novembre, la ville de Vareš tombe aux mains de l'armée bosniaque, ce qui occasionne un exode de 20 000 Croates. Sur le front herzégovinien, le C.D.C. bombarde et détruit le célèbre "vieux pont" de Mostar, événement qui aura un écho international néfaste pour réputation de la Croatie.

1994

Les entretiens de Genève entre les présidents Tudjman et Milošević sur une proposition de partage de la Bosnie (33,3% pour les Bosniaques, 17,5% pour les Croates, 49,2% pour les Serbes) aboutit, le 19 janvier 1994, par une signature de la déclaration de normalisation des rapports entre la Croatie et la Yougoslavie, ainsi qu'un échange d'ambassades.

Le 23 février, un nouvel accord sur le cessez-le-feu entre Croates et Bosniaques est signé à Zagreb, prélude à l'ouverture d'un nouveau tour de négotiations à Washington (27 février), à l'initiative du président Clinton. Le 13 mars, des accords croato-musulmans sont signés à Vienne sur la création d'une fédération croato-bosniaque et, ultérieurement, d'une confédération entre la Croatie et cette fédération. Le 18 mars, les accords sont signés à la Maison Blanche sous l'égide du président Clinton. La Fédération croato-bosniaque est proclamée le 30 mars à Sarajevo.

Des négotiations sont également entreprises entre les autorités croates et les représentants des rebelles serbes de la Krajina, le 22 mars, à l'ambassade russe de Zagreb. Les délégués serbes temporisent et ne respectent pas les engagements pris sur le terrain.

1995

Suite aux attentats perpétrés par les rebelles serbes sur l'autoroute Zagreb-Belgrade, réouverte après cinq ans (le 24 avril), les autorités croates déclenchent l'opération militaire dite "L'Éclair", par laquelle l'armée croate libère la Slavonie occidentale en trois jours (1-3 mai), ce qui occasionne, par rétorsion, une tentative de bombardement de la capitale croate par les rebelles serbes de Krajina, en lançant six fusées à fragmentation du type "Ouragan".

L'opération conjointe du 24 juillet des forces serbes de Bosnie, de la Krajina croate, appuyées par des unités de l'armée yougoslave et des dissidents musulmans de Fikret Abdić, contre l'enclave de Bihać, isolée depuis des mois, et menaçant de couper la Croatie en deux, les autorités et l'armée croates, avec l'accord tacite des Etats-Unis, déclenchent une nouvelle opération militaire, dite "Tempête 95", qui libère la Krajina en cinq jours (4-9 juillet). Le 5 juillet, la "capitale" des rebelles serbes de la Krajina, Knin, est prise; événement symbolique pour les Croates, dans la mesure où cette cité fut la capitale des rois croates au moyen âge. Le lendemain (6 juillet), l'armée croate opère sa jonction avec l'armée bosniaque à Bihać. Le 9 juillet, les forces rebelles se rendent (quatre à cinq mille hommes), et environ 30 000 civils serbes quittent la Croatie. Les États-Unis s'opposent à la poursuite de la marche victorieuse de l'armée croate en direction de Banja Luka, capitale de la République Serbe de Bosnie.

Par mesure de représailles les autorités de la République Serbe de Bosnie expulsent ce qui reste comme population croate en Bosnie (12 juillet), tandis qu'en Bosnie, le général serbe Mladić s'empare de Srebrenica, enclave protégée par l'O.N.U., désarme et chasse les soldats hollandais de l'O.N.U., qui assistèrent, impuissants, aux massacres des Bosniaques (Musulmans) en âge de porter des armes, alors que les femmes et les enfants sont déportés en bus et camions. Cet événement suscita l'indignation de toute la communauté internationale.

Devant le danger d'une récupération militaire par la Croatie de la Slavonie orientale, la diplomatie américaine suscite les accords d'Erdut (13 novembre) sur une réintégration pacifique et progressive de la région.

Pour arrêter définitivement les hostilités en Bosnie-Herzégovine, le président Clinton obtient, le 21 novembre, la signature des accords dits "de Dayton" par les trois présidents (Tudjman, Milošević, Izetbegović) des pays en guerre (Croatie, Serbie, Bosnie-Herzégovine). Les accords définitifs sur le statut de la Bosnie-Herzégovine sont signés le 14 décembre à l'Elysée.

1996

Le 23 août, la Croatie et la Yougoslavie se reconnaissent mutuellement, et le le 9 septembre, échangent des ambassadeurs. Le 6 novembre, la Croatie est admise au Conseil de l'Europe.

Le 24 mai a lieu la séance solennelle d'ouverture de l'Assemblée du Comitat de Vukovar-Syrmie (ancienne Slavonie orientale occupée par les rebelles serbes). Ce n'est que deux ans plus tard, le 15 janvier 1998, que les autorités militaires de l'O.N.U. remettront l'ancienne Slavonie orientale aux autorités civiles et militaires de la Croatie, événement qui clôt définitivement la guerre, en Croatie du moins, car la Yougoslavie de Milošević rallumera le feu au Kosovo, ce qui entraînera des bombardements de la Serbie par les forces de l'O.T.A.N., mais aussi le conflit entre les indépendantistes albanais et les autorités de la République de Macédoine.

Conclusion

Après la victoire, le président Tudjman et son parti, l'Union Démocratique Croate, sont réélus avec majorité absolue. La personnalité autoritaire de Tudjman, son expérience militaire comme général de l'armée titiste, sa participation active au mouvement de la résistance communiste, ainsi que sa formation d'historien, lui ont permis d'asseoir son pouvoir et accomplir son projet politique: le rétablissement de l'autorité de la Croatie sur l'ensemble de son territoire. Mais les relations avec l'Union européenne deviennent de plus en plus tendues: ce qui déplaît aux eurocrates, c'est le style politique autoritaire du Président lui-même, qui contrôle en fait, non seulement l'exécutif (ses ministres), mais aussi le Parlement et la magistrature, sa politique d'ingérence dans les affaires intérieures de la Bosnie voisine, sa politique économique aussi, qui favorise une privatisation sauvage en faveur des magnats financiers dont les opérations financières sont loin d'être claires, mais dont les "mérites patriotiques" aux yeux du Président sont, par contre, "évidents", et enfin, sa politique d'atermoiement vis-à-vis du retour des réfugiés de la minorité serbe, sans parler d'une attitude pour le moins ambiguë vis-à-vis du Tribunal international de La Haye. Sa politique économique, qui va entraîner, suite, aussi, aux frais occasionnés par la guerre, un appauvrissement constant de la population, va susciter une opposition qui devient de plus en plus importante dans la population.

Le président Tudjman décède le 10 décembre 1999. Le 3 janvier 2000, après dix ans, les électeurs croates mettent en minorité le parti du défunt président. Une coalition de six partis de l'opposition, dont les deux leaders sont le Parti Social-Démocrate (communistes réformés) d'Ivica Račan (ancien secrétaire du parti communiste croate) et le parti social-libéral de Dražen Budiša (ancien dissident et dirigeant estudiantin du "Printemps Croate"). L'ancien – et dernier – président de la présidence yougoslave, Stipe Mesić est élu président.

La politique de la nouvelle équipe gouvernementale suscite des tensions au sein de la société croate, notamment en ce qui concerne la révision de la politique de privatisation du régime précédent (procès) et des privilèges indûment accordés aux anciens combattants, le peu d'efficacité dans la réalisation des promesses électorales quant à l'absorption du chômage et à la baisse constante du pouvoir d'achat, et, last but not least, la politique vis-à-vis du tribunal international de La Haye qui suscite des réactions dans les milieux de l'armée (la lettre des douze généraux), ainsi que des manifestations massives en leur faveur, après leur mise à la retraite par le président Mesić et l'arrestation du général Mirko Norac, un héros de la guerre, pour crimes de guerre contre des civils serbes dans la région de Gospić. La publication de l'acte d'accusation du Tribunal International de La Haye contre les généraux Ademi i Gotovina, considérés par la majorité de la population comme des héros de la guerre croato-serbe, ne fait qu'approfondir la division de plus en plus profonde de la société croate.