| L'ECOLE DE SCULPTURE DE LA PIERRE
Sur les bords de l'Adriatique, d'énormes masses de pierre apparaissent comme les excroissances mêmes de la mer. On trouve en particulier de riches couches de calcaire, d'un blanc un peu jaunâtre, sur les îles de Brac, Hvar et Korcula. Aussi la nature a elle elle-même été propice au développement de l'art de la sculpture de la pierre, notamment sur l'île de Brac. HIER, AUJOURD'HUI, DEMAIN Sur les bords de l'Adriatique, d'énormes masses de pierre apparaissent comme les excroissances mêmes de la mer. On trouve en particulier de riches couches de calcaire, d'un blanc un peu jaunâtre, sur les îles de Brac, Hvar et Korcula. Aussi la nature a elle elle-même été propice au développement de l'art de la sculpture de la pierre, notamment sur l'île de Brac. C'est ainsi que la pierre devient un des pans les plus lucratifs de l'économie de l'île. Avec ce matériau, la population construit ses habitations, érige les clôtures, taille des sculptures. L'habitant de Brac est né sur cette pierre, il en vit et, sous la pierre, on l’ensevelit. Dès l'antiquité les anciens Romains ont connu cette richesse de l'île et c'est aussi de cette époque que datent les premiers documents écrits. Les carrières romaines les plus importantes étaient situées entre Splitska et Skrip (Plate, Strazisce, Rasohe): on en retrouve les traces jusqu'à nos jours. Dans l’inscription figurant à côté d’un relief de pierre taillé dans le roc, représentant le héro antique Héraklès (Hercule), on mentionne que ce monument a été élevé par le soldat romain Valérius Valérian, qui était superviseur des travaux dans la carrière où l'on construisait les chapiteaux de colonnes. Lors de l'agrandissement du port de Split dans les années soixante du XXe siècle, on a découvert, mis à part les restes de la pierre de Brac, quelques fragments de marbre d'une provenance étrangère. Ceci nous amène à conclure que dès cette époque là il existait sur l'île une solide tradition de maîtres tailleurs de pierre, et que l'on en emportait les pièces finies dont on bâtissait aussi bien Salonique que le palais de Dioclétien. Avec la chute de l'empire Romain
et l'arrivée des Slaves dans ces contrées la situation change
radicalement. La tribu slave des Neretvani envahit l'île de
Brac. Au Xe siècle, le roi Tomislav annexe toutes les villes
et les îles dalmates à son royaume de Croatie. Puis
s'ensuit une longue période de troubles pendant laquelle plusieurs
Etats se succèdent : les rois hongro
Le Statut de Brac de 1305 ne mentionne aucune consigne concernant l'art de tailler la pierre, mais dans le premier volume des Réformations de 1415-1420, au chapitre 59, on réglemente la taxation obligatoire des maîtres tailleur de pierre : "Ni les charpentiers ni les tailleurs de pierre n'ont droit d'exiger plus de 14 solids (monnaie de l'époque) d'honoraires par jour, sous peine d'amende. La moitié de l'amende sera versée à la commune et l'autre moitié à la personne qui dénoncera le méfait." Dans le chapitre 63, on stipule l'obligation d'impôt d'un trentième sur la pierre taillée. Seuls les citoyens de la ville de Split n'y sont pas assujettis. En ce temps là, l'économie se fonde principalement sur l'agriculture et l'élevage du bétail, mais à l'époque de la Renaissance l'art des maîtres tailleurs de pierre reprend de l'essor et vit un renouveau sur l'île de Brac, notamment dans les carrières près de Pucisca. Un document datant de 1455 conserve un important témoignage : il s'agit du contrat de bail entre Andrija Alesi et les propriétaires Gaspar et Ceprnia Tomacic, originaires de ce qui s'appelait alors le village de Strzevnik. L'exploitation louée n'est autre que "Veselje", aujourd'hui la plus grande carrière de l'île. Sous le ciseau des sculpteurs de la Renaissance, la pierre de Brac se transforme en silhouettes d'hommes, de femmes, d'enfants, d'animaux,... On la demande partout. Elle est utilisée par les architectes et sculpteurs croates de grand renom comme Juraj Dalmatinac, Andrija Alesi et Nikola Firentinac. A cette époque, on connaît également quelques sculpteurs de qualité, originaires de Brac : Marin Cvitanovic, Petar Grubisic, Nikola Gospodnetic, Trifun Bokanic, Ivan Pulizic, Nikola Radojkovic, Nikola Lozanic. Le fondateur de l'art de tailler la pierre à Selca, sur l'île de Brac, était mistro Antonio Standelpergher detto Stamnucco, qui y arriva vers 1713 de Bohême. C'est de lui qu'est issue le famille des Stambuk, qui donna un grand nombre d’excellents sculpteurs, fidèles jusqu'à nos jours à la tradition de la sculpture en pierre. D'autres maîtres tailleurs de pierre se sont installés sur l'île de Brac au cours du XVIIIe siècle comme Mistro tagliapietra Orlandini en 1795, ou scultore Rizzo un peu avant 1769. C'est depuis ce temps là que la terminologie aux racines romanes est devenue prépondérante dans cet art et son usage s’est conservé jusqu’aujourd’hui. Avec le développement du capitalisme, ce métier acquiert une nouvelle importance. Ceux qui le pratiquent sont, pour la plupart, propriétaires et artisans à la fois. Trois villages de Brac deviennent les foyers de cet art : Pucisca, Selca et Skrip. Un aspect particulier apparaît au début du XXe siècle avec l’apparition à Brac de coopératives d'artisans de la pierre. C'est en 1902 qu'est fondée la "Première coopérative dalmate des arts de la pierre" à Pucisca dont l'intention est de rassembler les artisans et de réunir les carrières, d'introduire la mécanisation et de stimuler le développement de l'art de la sculpture. Le Règlement de cette coopérative à été enregistré en 1905. Il indiquait clairement le but de l'organisation et mentionnait l'élection des premiers responsables de la coopérative présidés par Ivo Marojevic. En 1903, on avait déjà construit une scierie près du port de Pucisca où l'on a installé deux grandes scies mécaniques. Avec le développement de la coopérative apparaît la nécessité d'un apprentissage organisé pour les futurs maîtres sculpteurs. Auparavant, chaque maître travaillait d'habitude avec quelques apprentis, disciples, qui au bout d'un certain temps devenaient indépendants et prenaient d'autres apprentis. Mais avec la mise en place de rapports capitalistes et l'introduction de la mécanisation, il fallait adapter les maîtres tailleurs de pierre déjà formés aux nouvelles conditions de travail. C'est ainsi que dès 1906, en collaboration avec l'École des Arts et Métiers de Split, on organise à Pucisca des cours de sculpture de la pierre et on y passe les examens pour devenir maître sculpteur. L'année suivante est fondée l'École des Arts et Métiers de Selca, dirigée par le Tchèque Vjekoslav Bard, et elle continuera à fonctionner jusque 1943, avec une seule interruption pendant la Première Guerre Mondiale. L'on mentionne parmi les élèves de la première génération de l'École des Arts et Métiers de Pucisca Mate Marinovic, Ivo Kacic, Frane Orlandini. Parmi ceux de la deuxième génération, on trouve Tonci Orlandini, Frane Vrandecic, Libertato Kacic et d'autres. L'Ecole fonctionnait entre les deux guerres avec des interruptions, suivant la demande et les besoins. Après la Deuxième Guerre Mondiale, l'art de tailler la pierre sur l'île de Brac ressuscite et devient la branche la plus forte de l'économie de l'île. Les carrières et les exploitations existantes forment en 1947 l'entreprise "Brac" qui plus tard change de nom en "Industrie de la pierre et du marbre de l'Adriatique", puis en "Jadrankamen" ("pierre de l'Adriatique") dont le siège est à Split. Parallèlement à la fondation de l'entreprise "Brac", les Ecoles des Arts et Métiers de Pucisca et de Selca reprennent leurs activités. Une première génération apprend à tailler la pierre à Pucisca dès 1946. L'exYougoslavie de ces années là ne pouvait compter que sur ses propres moyens et capacités pour reconstruire le pays et il était naturel que l'on se tourne vers ce qu'il y existait en abondance : la pierre de qualité, le marbre et le granit. C'est ainsi que vit le jour l'idée d'une école unique de l'art de tailler et de sculpter la pierre, qui serait située à Pucisca, car c'est là précisément, sur l'île de Brac, que la tradition était la plus forte. Le comité populaire de la commune de Brac, siégeant à Supetar, fonde, dans sa résolution numéro 6095/56 du 6 juin 1956, l'Ecole des industries et des arts de la pierre à Pucisca. Le sculpteur académique Ante Kostovic devient le directeur de l'École. Il y enseigne également le modelage, le dessin et la technologie, et dirige les cours pratiques avec les enseignants Zorzi Kacic et Frano Martinic.
Après le départ du sculpteur Kostovic, le poste de directeur est occupé par le sculpteur Drago Orlandini, puis par le professeur Jasna Orlandini qui demeure directrice de l'École jusque 1990. La réforme de l'enseignement secondaire de la fin des années 70 touche aussi l'École des indus tries et des arts de la pierre. Elle doit combattre pour sa survie. C'est alors qu'apparaît l'idée de l'unir au Centre d'éducation secondaire pour les professions du génie civil à Split. C'est chose faite en 1980, lorsque l'École devient une succursale du Centre "Ciro Gamulin", sous le nom de Centre d'éducation professionnelle dans l'industrie de la pierre et du marbre Pucisca. Les dernières lois concernant l'enseignement secondaire et professionnel restituent à l'École son indépendance et son ancien nom Ecole de sculpture de la pierre à Pucisca. Dans les programmes de cours pratiques prédomine le traitement manuel, c'est dire l'école romaine du traitement de la pierre dans l'atelier du sculpteur : mais parallèlement à cela, les élèves prennent connaissance des technologies les plus récentes de l'extraction et de l'usinage de la pierre, dans les usines modernes de I'entreprise "Jadrankamen". L'Ecole tente de s'adapter aux conditions de l'économie de marché et de conformer ses programmes aux exigences des temps modernes. On s'y inscrit en deux sections : génie civil et exploitation des mines géologie. Dans la section des professions du génie civil, les élèves peuvent opter pour le Certificat de technicien tailleur de pierre ou bien celui du maître tailleur de pierre (sculpture artisanale), alors que dans la section des mines géologie, l'on devient technicien des mines en surface (exploitation de la pierre). En commun avec I'Ecole des arts appliqués et du design, de Split, l'École de Pucisca a proposé au Ministère de l'éducation de la République de Croatie un programme de cinquième année en vue de l'ouverture d'une section pour les restaurateurs d’oeuvres d'art. Nous espérons que l'on trouvera les moyens nécessaires pour présenter ce riche patrimoine culturel qui nous a été légué. L'Ecole de sculpture de Pucisca agit dans ce sens et dispose des programmes requis. Elle possède également un foyer pour les élèves. Des enseignants de qualité y enseignent, en particulier dans les matières professionnelles et les cours pratiques. On y travaille en étroite collaboration avec l'entreprise "Jadrankamen". Un nombre croissant d'élèves de toutes les régions de la République de Croatie s'y inscrivent chaque année. Avec la bienveillance et une aide appropriée du Ministère de l'éducation de la République de Croatie, l'École de sculpture de la pierre de Pucisca aura de grandes perspectives et un avenir assuré. Tonci Vlahovic, directeur de l'École
C'EST DE LA PASSION QUE DE TAILLER LA PIERRE "Mon travail est honnête et
raffiné
Tailler la pierre relève d'un artisanat aussi ancien que la race humaine. A travers l'histoire et les différents styles, cet art n'avait qu'un but : insuffler la vie à la pierre amorphe par la force de l'esprit, la détermination et l'application artistique. Au départ, des casseurs et tailleurs de pierre autodidactes sont parvenus à s'organiser et s'appliquer à l'apprentissage approfondi de ce noble métier. Selon les régions et les cultures, la pierre était travaillée de différentes façons et ce que dictait souvent la solidité et la couleur de la pierre a enfin déterminé nos procédés traditionnels.
Notre école continue de cultiver les méthodes du procédé traditionnel tenant compte des avantages qu'offre l'outillage manuel et le contact immédiat du maître avec la pierre. Après l'apprentissage aux outils classiques et l'application de mesures sur le patron, un tailleur doit s'exercer à manier l'outillage moderne qui est d'une aide indéniable, comme les machines pneumatiques et électriques à activité manuelle. Dans l'apprentissage d'un maître tailleur de pierre, on peut observer quelques périodes caractéristiques. Pendant ces intervalles, la jeune personne est souvent mise à l'épreuve. La pierre est une matière solide, dure, désagréable pour un débutant. Elle résiste, éclate et quelquefois le fait reculer. C'est ainsi qu'une hésitation s'installe chez le candidat : "Continuer ou renoncer?!" Quand il arrive, à force de patience et de volonté, à surmonter cette période de doute, il est à un pas de son choix final et devient un passionné de la pierre. On pourrait citer en quelques mots en quoi consiste la gamme des aptitudes et connaissances nécessaires pour travailler la pierre. Tout d'abord, il faut tailler dans un bloc rocheux et brut, sans l'application d'instruments spéciaux, une surface plate, bien visée. Ensuite on passe à la sculpture des formes simples ou composées à la face, au profilage et au procédé sur le patron et à la fin au modelage des ornements, à la gravure des lettres et au pointillage de la sculpture.
A notre époque bouleversée, nous avons assisté à un état d'inactivité quasiment totale de notre artisanat qui menaçait de dépérir, mais, grâce à un revirement inattendu, l'art de tailler la pierre fut sauvé et sauvegardé. Nous croyons que le temps est arrivé où nous allons pouvoir certifier à quel point notre profession est belle. L'humanité n’aurait rien su ou très peu sur l'histoire des hommes si nos collègues d'il y a cent ou mille ans n'avaient gravé les traces de la culture de leur époque dans la pierre par les mots que tout homme même illettré écoute et comprend ! Ces artisans étaient les tailleurs de pierre. Leurs messages portaient à la qualité et à la totalité de connaissances de leur temps. Et là on ne peut rien changer. Et c'est à nous de laisser les messages de la civilisation de notre époque à ceux qui viendront plus tard. Zdravko Matijasic
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